04 décembre 2009
quelques nouvelles (2)
L'autre jour, le bouquiniste chez qui j'ai l'habitude d'aller les mercredi m'a fait un prix sur les Illusions Perdues de Balzac, ça faisait longtemps que je reluquais son étal en me trouvant toujours de bonnes raisons pour l'esquiver « pas le temps, autres livres à lire, pas d'argent, autres trucs à acheter, plus de place dans ma bibliothèque » Et puis il y avait deux jolies éditions des derniers romans de Barbey d'Aurevilly qui me manquent (Le chevalier Des Touches et Une histoire sans nom), et puis il faisait beau, et puis j'avais quelques pièces au fond de mes poches qui partiraient en fumée si elles ne disparaissaient pas en littérature de seconde main, j'avais de nombreux autres prétextes pour céder à ma pulsion, comme ont toutes les femmes. J'ai tout pris et le vieil homme m'a fait un prix, nous étions heureux de cette connivence tacite qui lie les habitués, le boutiquier et ses clients réguliers.
Depuis ce mercredi, au fond de mon lit, j'occupais mes froides nuits d'hiver à la lecture de l'épopée de Lucien Chardon de Rubempré dans la haute société d'Angoulème. Je voyais se dessiner sa triste destinée dont je connaissais bien l'issue pour avoir dévoré Splendeur et misère des courtisanes cet été. J'éprouve une terrible compassion envers ce pauvre Lucien repoussé de toute part, ne trouvant personne de sa classe dans la vie réelle et se faisant humilier par ceux qui viennent de la Classe qu'il convoite. Car c'est un drame véritable de ne trouver sa place nulle part, d'autant plus lorsque nous mourrons d'envie d'exister. Voilà l'histoire de Lucien, un homme que la particule assassinera; et ce n'est pas l'ambition qui le traînera dans la boue mais simplement le destin de quelques grands hommes qui est de mourir petits.
Je trouvais cela bien triste et pour me rendre utile autant que pour me changer les idées, je suis allée aider une amie qui devait rédiger une analyse filmique traitant de l'unité nationale en Grande Bretagne, pour ses cours de cinéma. Je trouvais le sujet pompeux et ennuyant jusqu'à ce que je lui souffle un titre de film et qu'elle trouve mon idée géniale. Nous décortiquions à deux une scène de quatre minutes, je faisais les cent pas dans son appartement, une tasse de café entre les mains je lui dictais des phrases d'une pertinence rare, elle disait que je faisais un très bon nègre, j'étais Lucien Chardon et l'abbé Cénabre, l'ambition et l'imposture.
02 octobre 2009
Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la Cour et des usages du monde.
(ou L'esprit des étiquettes et des usages anciens comparés aux modernes, par Madame la Comtesse de Genlis, 1818.)

A l'intention des littérateurs de mauvaise fortune et des gens malhonnêtes :
« Les écrivains qui ont du talent sont sans cesse attaqués par ceux qui n'en ont pas; les gens de lettres repoussés par l'Académie se vengent souvent par des épigrammes; toutes ces choses sont dans l'ordre; les révolutions n'y changent rien, elles n'anéantiront jamais l'envie, les dépits de l'amour-propre, et la méchanceté. Quand Piron a dit, en parlant de l'Académie : « Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre », c'était comme on le fait dans les bons mots satiriques, se permettre une prodigieuse exagération. Pour être équitable, Piron peut être aurait du doubler ce nombre quatre; car aujourd'hui même il ne serait pas impossible, en cherchant bien, de trouver dans la foule des académiciens sept ou huit gens de lettres d'un mérite distingué. »
A l'intention de toutes les filles :
« Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre et d'affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants (...) Les femmes surtout sont inépuisables en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le bonheur de l'indépendance et de la tranquilité sédentaire. A les entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d'agir en tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination (...) D'où viennent ce dénigrement et ce ton de misanthropie presque universels parmi les femmes de tout âge ? On ne se rend point intéressante par des plaintes affectées, par des peines imaginaires, par une inconséquence frappante a tout les yeux; et rien n'est plus ennuyeux qu'une complainte éternelle sur l'ennui (...) Mais qu'espérer d'une personne de dix huit ans, blasée, misanthrope dégoutée de tout les plaisirs brillants de la société, qu'on rencontre et qu'on voit partout ? Tout ce que nous oserons dire à cet égard, c'est qu'on peut, sans danger et sans scandale, montrer de la bonne foi. »
04 septembre 2009
L'imposture, Georges Bernanos.

« Toute sa défense fut seulement de détourner son attention, de la laisser dans le vide, de s'attacher à pleurer sans cause, ainsi qu'on s'étend pour dormir ou mourir... "J'ai pleuré longtemps de fatigue, et de dégout", a-t-il écrit depuis. Mais, en l'écrivant, il savait bien qu'il mentait. Car à mesure que ruisselait entre ses doigts, jusqu'à l'ignoble marbre, cette eau solennelle, toute fatigue coulait avec elle, et il sentait frémir en lui une force immense, contre laquelle sa volonté déchue se roidissait à grand-peine. »
