12 juin 2009
Le souvenir de l'immobilité.
Dans la maison de ma grand mère le temps y était interdit, et rien ne changeait, jamais. Le renard empaillé trônait depuis trente ans sur le buffet, comme un trophée, et lorsque j'étais enfant, je passais de longues heures à caresser son poil tendre et roux, l'imagination le transformait en chien docile, et lorsque ma grand mère adopta un nouvel animal, un sale roquet au poil trop long et à l'odeur rance, j'abandonnai l'aimable renard mort au profit du détestable chien vivant. Ce dernier constituait un changement, il était le présage de nouvelles aventures, et quelques années plus tard, la mort de mon grand père en fût une. De ces histoires brèves dont il n'y a rien dire, qui brisent un cycle pour mieux tourner en rond. A l'Église j'avais lu un poème et au retour le fauteuil de cuir vert dans lequel mon grand père avait passé ces vingt dernières années était vide, il ne le resta pas longtemps puisque ma grand mère s'assit dedans. Rien ne devait changer, et certainement pas les objets. Chaque semaine nous allions briser sa solitude, c'était important et ridicule à la fois, comme une surprise sans cesse renouvelée dont on attend pas plus de joie que d'étonnement.
Dans le salon, une large table en bois occupait le centre de la pièce, nous y mangions le dimanche de la polenta sèche et du lapin dans les assiettes de porcelaine décorées de paysages lointains. Des petites scènes de la vie campagnarde que l'on imaginait au coeur de l'Italie d'antan, celle où mon nom avait sa place, une adresse à laquelle résider avant de s'émigrer à l'est de la France d'avant guerre. Ces dimanches là, mon père se nommait Angelo au lieu de s'appeler André, et tous parlaient avec leurs mains d'un temps révolu depuis des décennies, inventant au besoin des anecdotes scandaleuses et avinées.
Sur l'un des murs du salon était accrochées les photographies de mariage des trois enfants, mon père aux cheveux noirs souriant près de ma mère dans sa robe blanche, ma tante et son mari rêvants sous un chêne ainsi que mon oncle et son ex-femme gambadants dans un pré d'herbes hautes – ils avaient divorcés depuis des années mais la photo était restée. Il existe des autorités suprêmes auxquels on obéit pas, ils avaient qu'a être moins cons et à pas se marier si ça allait pas durer disait ma grand mère, agacée que l'on critique son intérieur, l'agencement de son mur, l'architecture de ses souvenirs. Refusant obstinément d'ôter une seule photo, quand bien même on brandissait une hypothétique notion de respect à laquelle elle restait sensiblement hermétique.
C'était un dimanche comme les autres, les hommes s'était dispersés sur le balcon, les femmes causaient sur la terrasse ensoleillée, ma grand mère attendait que le café monte dans sa cuisine. Sur la table gisait les restes du banquet, les feuilles de salade baignant dans leur huile, la polenta amoncelée en blocs solides, le vin colorant le fond des verres. La nouvelle compagne de mon oncle jouait avec sa petite cuillère, la faisant tourner entre ses doigts d'avant en arrière, d'arrière en avant, l'air amorphe. Elle leva les yeux en direction du mur couvert de ces vieilles photographies, et soupira. « Ton père avait les cheveux foncés » me dit elle comme pour se justifier, je grimaçai quelque chose qui voulait être un sourire, quelque chose de réconfortant alors que je pensais à la peine que peuvent lui causer ces dimanches, lorsque pleine de mauvaise volonté ma grand mère oubliait son prénom et l'asseyait face au mur, face à la place qu'elle n'aurait jamais, puisque là bas, rien ne pouvait changer. Je grimaçais et bu mon verre d'une seule gorgée, faute d'avoir à dire quelque chose qui convienne. C'est toujours pour cela que l'on boit, dans l'espoir de trouver les mots qui manquent ou pour suppléer à ceux qui ne viennent pas, on boit, à l'attente d'une bonne formule ou d'un geste héroïque, et surtout lorsqu'on sait que rien ne changera, on boit, bien qu'il n'y ai jamais assez de vin dans les bouteilles pour suppléer à nos lâchetés, il n'y a rien d'autre à faire, on boit.
