09 novembre 2009
Ce n'est plus un homme, c'est un spectacle.
Le deux novembre deux mille neuf.
J'attends ma meilleure amie en fumant une cigarette sous les arcades, il pleut, à côté de moi un groupe de zonards harangue les passants en hurlant « Racistes! Eugénistes de merde! », les femmes attrapent leurs enfants par la main, les hommes pressent leurs pas, les têtes se tournent, se tordent, se raidissent, et moi je les trouve amusants et j'attends. Un des types vient me tenir la jambe pour quelques pièces de monnaie que je lui refuse poliment, il braque un garçon blond avec son parapluie au pommeau de bois ciselé, le garçon s'en va et moi je reste, je m'amuse et souris pendant que le type me fait son cinéma, sachant par expérience qu'un battement de cil et un sourire font fléchir bien des hommes, sauvent la mise en de nombreuses occasions ou laissent au moins un souvenir agréable. C'est tout l'enjeu de la galanterie, elle érotise la politesse et il faut savoir y répondre avec style, ne s'étonner de rien et ne pas laisser transparaître une once de surprise. Qu'importe les idées et intentions que cette galanterie dessert, il faut parfois accepter de porter un masque de courtoisie et se laisser duper à l'occasion, adoucir l'arnaque en souriant. Le type me trouve sympathique, bien plus que « tout les autres bourgeois et leurs grands airs offusqués », je regarde son profil, sa peau est burinée, ses yeux cerclés par le sillon des rides, il se tient droit en insultant les piétons et de toute évidence il les effraie, pas vraiment à cause des obscénités qu'il hurle au tout venant mais parce qu'il le fait en se tenant bien droit, accroché à son parapluie au manche en bois ciselé. Sa laideur en impose plus que n'importe quel beau costume, et les passants peuvent bien passer en soupirant et regarder leurs pieds, c'est par le style que tout advient; est l'élégance et la violence. A deux pas de cette belle place du centre ville il n'y a pourtant que cet homme terrible au physique étrange qui est capable de se tenir debout, d'être plus beau qu'eux.
Lorsque Anna arrive, nous nous rendons dans un petit bistrot et j'insiste pour prendre une table à l'intérieur car il fait assez froid. Nous commandons deux cafés et deux verres d'eau, je lui raconte mes vacances, les marchés de provence, la plage en début d'après midi, les champs de vignes, la forêt et les prés bordant la maison mobile, le village médiéval dont je suis tombée amoureuse, la délicatesse du paysage, mes lectures, les repas aux restaurants, les pâtisseries que j'ai cuisiné, les vêtements que je me suis acheté, je dis tout en essayant de faire vivre mon bonheur le mieux possible, en sachant aussi qu'elle ne pourra pas tout ressentir et que mon exactitude lui parviendra en un horrible à peu près. Mais elle trouve que j'ai bonne mine, les joues bronzées sous mon parapluie bleu marine.
Lorsque nous nous sommes levées pour fumer une cigarette, un jeune homme aux cheveux bruns a caressé ma main du bout des doigts et m'a sourit en se tournant vers moi, un sourire doux et touchant. De retour à notre table je trouve un morceau de papier, coincé sous ma tasse de café, sur lequel le jeune homme a griffonné son prénom et son numéro de téléphone, le geste me semble charmant. Quelques minutes plus tard il quitte la terrasse qu'il occupait sans dire un mot, sans faire un geste, je trouve cette humilité élégante. Je dis à mon amie qu'il mériterait d'être rappelé, et que si je n'étais pas déjà amoureuse d'un homme magnifique, je me laisserai tenter par pure posture romantique. Le regard des hommes flatte toujours une femme mais il permet avant toute autre chose de mesurer avec précision l'intérêt que je porte à celui que j'aime, aucun sourire ne vaut le sien, aucune flatterie ne peut m'émouvoir comme un seul de ses regards, les autres hommes ne m'intèressent pas, leurs visages s'échouent en souvenirs flous, en intentions perdues d'avance. Anna rit en disant que le jeune homme est mal tombé parce que je suis déjà casée, je lui répond qu'il est mal tombé parce que je suis amoureuse, et que personne n'existe aux yeux des femmes amoureuses, il n'y a qu'un simulacre de vie, un quotidien terne fait de visages gris, il n'y a pas d'existence possible en dehors de l'amour, rien que le vide, la liberté d'un grand vide. Là; émergent parfois quelques figures, des expressions un peu plus familières et douces que l'on souhaite remercier car elles interpellent dans tout ce rien et donnent un peu de sens aux longues journées. On gratifie d'un mouvement de lèvres et ça n'ira pas plus loin, on remercie pour le spectacle, pour l'anecdote que ça fera à raconter, on glisse le papier dans la poche de son nouveau perfecto et on ira le chiffonner dans une poubelle trois rues plus bas, par délicatesse envers celui qui a fait l'effort de le donner, on s'en ira l'oublier discrètement dans un autre endroit, sans se faire remarquer.
A seize heure il ne pleut plus et nous errons de boutiques en boutiques avant d'échouer dans un bar vieillot aux banquettes en bois usé. Nous fumons encore à la porte lorsqu'un homme nous interpelle et s'approche, il sort de l'hôpital psychiatrique et sa belle vient de le quitter car il a replongé dans l'alcool et le subutex, il tient une fiole de cognac à la main et empeste la boisson, il veut une cigarette et s'apprête à saisir la mienne. Je refuse, il recule, s'éloigne, me pointe du doigt et pars en hurlant « L'alcool, la clope, c'est ma béquille, c'est ça qui me fait tenir, qu'est ce qui te tiens, toi ? » je ne réponds pas. Encore une poignée de secondes et il m'honore de son poing levé, je lui souris de mes trente deux dents et ma gencive découverte en hochant la tête à un rythme régulier avant de lui tendre ma cigarette à moitié consummée. Il n'y a pas de meilleure arme face à la violence urbaine et la vulgarité des sentiments imbéciles que la gentillesse, toujours désarmante et touchante de naïveté, d'absurdité aussi. Elle est un recours bien plus noble que l'ignorance sociale a laquelle je ne peux m'accoutumer, qui n'a de cesse de me toucher moi qui n'ai pas encore le malheur indifférent et qui m'attendrit toujours devant ce que le monde a fait de plus laid, cet assemblage de gueules cassées. Alors je m'emploie à être la plus aimable possible, à ne jamais ressembler à ces filles hautaines et laides de snobisme mal placé et d'indifférence mimée. Allons donc, il faut sourire, et je souris invariablement à toute forme de sollicitation, aux beaux garçons comme aux méchants, je souris aux aveugles sans jamais préciser quelles amours me tiennent ainsi que les raisons qui les rendent si difficiles à partager. La beauté est une solitude étrange, une traque impossible, je la devine derrière ces visages gris, ce monde maussade tremblant d'ennui, au travers des vitrines graisseuses et des endroits enfumés, des bouteilles d'alcool et des yeux vides qui n'ont plus rien à voir, pas même un sourire.
25 juin 2009
C'est infernal d'enfoncer une porte toujours aussi mal fermée.
En attendant le prix de Flore j'écris une nouvelle sur les amours mortes et la naïveté des jeunes filles modernes, j'y cite Mike Brant parce que sa vie est l'exact sens du drame et puis je n'ai que trop parlé de Joe Dassin dans mes précédents écris, voyez comme je me renouvelle dans ma fosse de vedettes décédées. Lorsque je vivais chez mes parents, ma mère m'avait donné une veille boite de chaussures qui contenait des centaines de fiches Bristol retraçant la biographie et les principaux succès des chanteurs qu'elle écoutait à ses dix sept ans, en 1971. J'ai lu toutes les fiches annotées à la main avec l'attention qu'elles méritaient, autant dire que j'en connais un rayon sur les gloires posthumes qui ont marqué l'âge d'or de la variété française, je pourrai en chier des pages et des pages s'il le fallait.

Ce matin, je ne suis pas allée courir, il pleuvait, et cela m'affecte plus que ça ne le devrait, courir après le rien, comme le chantait Balavoine, c'est une façon honnête de se raccrocher à la vie, et je m'en vois privée par de basses considérations météorologiques que je ne peux absolument pas contrôler, c'est dire si cette contrainte m'est insupportable. J'ai même pensé à faire du vélo d'appartement en remplacement mais j'étais beaucoup trop contrariée, en sus, je venais de fumer des cigarettes contre la rambarde de mon escalier et je risquais l'arrêt cardiaque ou la mort lente et douloureuse promise sur mon paquet, ce qui est antinomique dans l'immédiat mais tout à fait égal à long terme. J'ai d'ailleurs recommencé à acheter des paquets souples depuis quelques jours, plus par rébellion que par audace. Ce basculement s'est opéré quand j'ai compris que l'aluminium des paquets normaux serait, à terme, définitivement remplacé par du papier recyclé, c'est un éco-fascisme supplémentaire qui m'a semblé insupportable, ajouté à une éternelle agression visuelle : Une petite feuille beigeasse sur laquelle est imprimé de traviole les mots « papier recyclé papier recyclé papier recyclé papier recyclé » sur toute la largeur. Je suppose que cette idée est venue à des publicistes idiots, qui avaient préalablement demandés une étude sur la question des fumeurs jetant nonchalamment leur emballage de clopes en pleine rue. Bien heureux qu'ils ont été de pouvoir moraliser à nouveau nos vies par une discrète infantilisation supplémentaire, parce qu'en plus de fumer et de propager le cancer plus vite que la grippe A, nous polluons.
C'est un crime et en tant
que fumeuse je tiens le rôle de l'assassin aliéné
par sa dépendance, trop peu éclairé par
l'intérêt écologique collectif pour avoir l'idée
de jeter mes emballages en aluminium dans une poubelle plutôt
que par terre, il est bien normal de vouloir remédier à
ce fléau.
Dans des moments comme
ceux ci j'ai terriblement envie de déchirer les cartes
électorales de tout ceux qui sont allés voter
Europe Écologie il y a trois semaines, car n'avoir aucune conscience
politique mais voter tout de même, puisqu'il faut bien le
faire, est une bizarrerie somme toute drolatique, mais réclamer
une pareille farce à 16 % doit relever d'une tendance au
masochisme. Il est vrai que depuis mes quinze ans, je n'ai plus
jamais pensé que la décroissance était quelque
chose de sympa ou de marrant.
Outre cela, j'ai
également remarqué que les produits estampillés
« écologie » étaient d'une
laideur incroyable, c'est un grand pas vers le vulgaire auquel je
refuse d'être sacrifiée. J'achète désormais
des paquets souples, en aluminium et certes très peu
pratiques, mais il faut faire des choix et le beau est parfois
inconfortable ou douloureux. Je devrai prévenir mes buralistes
préférés de ce choix par dépit qui ne
m'enchante guère, elles qui me fournissaient par habitude sans
même avoir à me demander ce que je désirais.
Toute une connivence à refaire, il y aura l'hésitation
fébrile des débuts à asseoir sur les anciens
usages « un paquet de Lucky... souple, s'il vous plaît. »
J'aurai alors conscience de ma résistance quotidienne et dans
les livres d'Histoire on parlera de moi comme celle qui refusait de
céder à son temps, implicitement les élèves
penseront que j'avais bien raison ou que j'étais excessivement
relou, mais ils étudieront mes oeuvres avec un ravissement
inouï. En attendant le prix de Flore – que je n'aurai jamais
puisque, moi, je sais écrire, et que je n'aime pas
l'écologisme; j'ai une nouvelle plus belle encore que les
chansons de Mike Brant à terminer, ça parle d'amour et
d'alcools tièdes, tout ce que les écologistes ne
connaissent pas.
