07 décembre 2009
Le vilain.

Aux abords de la place
Wilson j'ai aperçu une connaissance, tant bien que mal et un
avec un peu de ridicule j'ai essayé de l'éviter en
ralentissant ma cadence et en regardant de mes pieds au trottoir, du
manège à la façade d'un restaurant. Je regrettais mon
absence de sens de l'orientation, celui qui me fait toujours choisir
le mauvais côté de la rue, contourner un parc par sa
plus lointaine entrée, confondre les ruelles, les places, les
arrêts de métro. Si j'avais tourné à
gauche en sortant du Gaumont, je ne serai pas passée par la
place Wilson et je ne l'aurai sans doute pas croisée.
Elle m'a vue et je lui ai
souri avec ce désespoir que l'on peut confondre avec de la
surprise, tant il est sincère. Elle a pris quelques nouvelles
et a voulu savoir ce que je faisais, « je sors du cinéma »
ai-je dis, « tu as vu quoi ? » a-t-elle
demandé, « le dernier Dupontel » ai-je
répondu un peu snob, indiquant ainsi que j'avais déjà
vu tout ses films et qu'ils étaient une telle évidence
que je pouvais m'abstenir d'en donner le titre. La copine a demandé
si c'était bien, je lui ai dis que oui mais que j'étais
pressée et c'était bien dommage car je devais vite m'en
aller.
Après une séance de cinéma je n'aime pas trop discuter, il me faut un long moment pour déconnecter mon cerveau de la fiction, revenir de la salle noire à la lumière crue de Décembre, penser à autre chose qu'au film, aux images projetées et aux fauteuils rouges. Je me disais que j'aimais beaucoup Dupontel car il possède des qualités rares qui mettent son cinéma à part, ses films sont violents, cyniques et aussi très drôles, il y a toujours cette petite touche de cruauté qui ressort à l'écran. Lui, il sait faire du cinéma désespéré et divertissant. Un peu comme la vie, il n'y a rien à faire, c'est douloureux mais nous aimons ça.
Je me disais tout cela en allant flâner du côté de chez H&M afin de gagner du temps avant de retourner à ma réalité. Cela faisait des années que les filles de la ville rose attendaient l'ouverture de l'enseigne suédoise en centre ville; jadis nous étions obligées de prendre le métro jusqu'à son terminus et de monter dans un bus en direction de Portet ou de Labège, cela demandait du temps et de l'organisation, de la déception pour celles qui comme moi n'y achetaient jamais rien. Pour être honnête je n'aime pas vraiment ce magasin, tout y est trop pointu et éphémères, nous savons que les vêtements présentés seront aussi vite démodés qu'ils nous semblent beaux dans l'immédiat, ils portent l'empreinte de leur temps. Il faut dire que mon idéal en matière de mode se situe plus du côté de l'allure androgyne de Diane Keaton dans Annie Hall que vers Sienna Miller. Je n'aime pas le clinquant des sequins, des clous et des broderies métalliques, les volumes géométriques, l'amplitude des épaulettes, ce style échappé des heures les plus sombres de la mode des années quatre-vingt. Cela est toujours pénible lorsqu'un vêtement peut être identifié à quelque chose d'autre qu'a soi-même, lorsque nous en reconnaissons la marque, l'inspiration empruntée à une personnalité ou à une mode et que l'habit éclipse celle qui le porte. Je me tiens suffisamment au courant des tendances pour reconnaître les pièces phares issues de ces collections et je sais assez bien les choses pour remarquer que l'innocente manche tombant d'une épaule pâle n'est qu'une minauderie, une recherche de sensualité ingénue. Aussi, j'ai parfois de la peine pour ces filles là et l'évidente parure qui les masquent, mais c'est un vaste sujet que celui des jeunes filles au sortir de l'adolescence, j'y reviendrai un jour où mon trajet sera plus long que celui qui me mène du cinéma aux boutiques des grandes rues.
Cette digression en entraînant d'autres j'ai eu vite fait de ne plus penser au film que je venais de voir, remettant les pieds dans l'ancrage du quotidien je suis allée au Monoprix où j'ai acheté une galette des rois. En revenant chez moi j'ai remarqué que Dominique, le voisin du dessus, avait accroché une guirlande à sa fenêtre, cela donne un parfum de fête à cet immeuble un peu gris – nous sommes dans l'air du temps nous aussi.
21 octobre 2009
quelques nouvelles.
Ambiance : j'écoute la radio de Bide&Chanson en mangeant du fromage de sous marque acheté au Monoprix. Ces dernières semaines j'ai écouté une demi centaine de fois la bande originale d'un film de Christophe Honoré en arpentant les rues, la honte collée au corps et la peur sans cesse renouvelée de voir mon affection démasquée par l'entourage. J'ai bien fini par leur dire que j'avais un faible pour ce film là, et que la voix de Louis Garrel m'enchante bien plus que sa plastique. J'ai bravé les moqueries et essayé de me faire à l'idée que pour la plupart des gens, aimer un film de Christophe Honoré n'a rien de honteux – c'est peut être cela, le plus embêtant, mon entourage à mauvais goût, ils raillent la photo qui orne le fond d'écran de mon nouveau téléphone portable rose (une photographie en couleur de Joe Dassin avec un chat blanc) mais trouvent naturel d'apprécier le réalisateur français le plus ennuyant du nouveau siècle.
Il est seize heure et je dois passer chez les bouquinistes acheter un ou deux romans avant de fermer ma valise; demain je prends le train en direction du bord de mer et de ses rues désertées par les touristes. L'automne gratifie les stations balnéaires d'une tendre mélancolie, les pierres de la vieille ville se gorgent d'eau grise et les commerces semblent tous abandonnés au profit d'éphèmères marchés.
Je serai en famille pour une dizaine de jours à vivre au rythme lent des vagues et à peut être écrire les quelques pages qui se font attendre depuis des semaines. Pendant ce temps là, mon petit-ami fera le beau en Suisse, sur une scène de concert genevoise et ça fera trois ans et demi que nous serons ensemble à ce moment là.
Les choses semblent bien ordonnées, j'emporterai un livre de Houellebecq pour planter le décor de mon cinéma sur le rivage.
22 septembre 2009
C'était la journée mondiale de la paix, hier.

Je me suis réveillée tôt mais une écrasante flemmardise m'a tenue alitée jusqu'en fin de matinée, j'ai petit déjeuner avec une tasse de café et une pâtisserie orientale que le nouveau voisin m'avait offert dimanche soir, à l'occasion de l'Aïd. J'ai aimé le poids des traditions cette nuit là, en réalisant que moi, je n'en avais pas. Après le café, j'ai regardé un film, La Balance de Bob Swaim, un polar du début des années 80 avec des histoires de truands, de flicaille infiltrée et d'indic' assassinés, il y avait même Florent Pagny le visage en sang à ses vingt printemps qui se faisait tabasser au comptoir d'un bistrot par un homme un peu violent. Je pris ma douche et m'habilla soigneusement, je portais un chandail rouge et une jupe bleu marine plissée, à boutons dorés. Je me suis rendue à la para-pharmacie de la place Wilson afin d'y acheter une crème Avène en prévision du grand froid qui s'annonce, le caissier usa d'une incroyable nonchalance au moment d'encaisser mes achats et de me rendre la monnaie, c'était à peine supportable tant l'envie de le secouer et de lui arracher ses lunettes à montures noire m'envahissait, je ne savais pas que nous étions en pleine journée de la paix, à ce moment là.
A la librairie de la rue Gambetta j'ai acheté un ouvrage sur l'évolution de l'hygiène depuis le Moyen Âge, je l'avais repéré la semaine passée mais le manque d'argent m'avait obligé à choisir entre ce dernier et un – excellent – livre traitant de l'histoire de la Cour de France, de sa naissance à son déclin. Chaque jour depuis, j'avais pensé à l'autre livre, celui qui m'enseignerai des informations capitales avec lesquelles je pourrai crâner devant mon petit-ami pétri de préjugés sur une période historique qui lui est, de toute évidence, parfaitement inconnue. Nous nous étions rapidement querellé à ce sujet un jeudi matin, car si je pardonne de bon coeur l'ignorance, je ne peux supporter l'imposture. Il m'est évident qu'on ne parle pas de ce que l'on ignore et qu'il n'y a rien de plus ridicule que les petites provocations d'orgueil, celles que l'on dit pour choquer car on est incapable de surprendre autrement ou d'impressionner intelligemment. Je culpabilise toutefois d'associer cette digression à mon petit-ami, que je trouve suffisamment brillant pour accepter l'idée qu'il sache réellement des choses que j'ignore totalement – c'est une histoire d'expériences.
Je choisis donc mes lectures avec la même obsession qui orchestre toutes mes passions, car j'ai depuis quelques années éludé toute forme de contrainte et de choix mitigés, cela se précise avec l'âge, je n'agis plus que par passion car les nécessités me coûtent trop cher. Je n'entretiens plus aucune relation de convenance, n'étudie plus aucun ouvrage ni auteur de référence, ne me plie plus à aucun rituel de bienséance, pourtant là où bien des autres se perdraient dans une apathie par excès de liberté, je ne suis nullement effrayée. Je n'ai jamais été aussi bien entourée, je n'ai jamais aimé tant de femmes et d'hommes, je n'ai jamais été aussi bien instruite, polie, rigoureuse et intègre. Parfois je réalise avec tristesse l'impossibilité d'aller au bout des choses – les techniques et les savoirs, toutes les techniques et tout les savoirs – et les multitudes d'informations que j'engrange me paraissent bien vaines, lorsque je sais qu'un jour il me faudra obéir à un changement, et qu'une passion nouvelle viendra en piétiner une autre, quand l'impossibilité de mener de front deux amours m'obligera à choisir – il y a le Stello de Vigny qui perd patience sur la table basse, les Balzac entassés au fond de l'armoire qui attendent la suite de Lucien de Rubempré ou le diptyque de Bernanos, il y a la Bible que je voulais lire avant mes vingt et un ans et que je n'ouvrirai pas. A coté d'eux les pages cornées de l'odyssée et mes amours mythologiques ingurgitées en 3 mois qui ne me suffisent pas, il faudrait que j'en lise encore pour mieux savoir, que je reprenne des passages, que j'achète des pièces, mais déjà d'autres azurs sont passés par là, il y a le XVI ème siècle aujourd'hui et demain cela passera, c'est aussi le propre des passions de se lasser quelques instants pour mieux renaître dans un autre siècle.
J'ai rejoins une amie devant une bouche de métro, elle lisait le Direct Soir en m'attendant. Nous sommes allées boire un verre dans un bar de quartier que nous aimons et craignons à la fois, en soirée il est un repère à paumés ivres morts et les bagarres à coup de mobilier urbain où de lames ne sont jamais bien loin. Il était 18h, les bus passaient devant nous à intervalles réguliers en libérant leur flux de sorties-de-bureaux, les passagers avaient les traits tirés de ceux qui ont dans les pattes une journée de travail et d'harassants trajets de transports en commun. Nous sirotions nos verres, mon amie et moi, en discutant, elle sortait du travail elle aussi, et me confia que notre entrevue ensoleillait sa journée. J'ai profité de cet élan d'amour pour lui proposer de m'accompagner au Monoprix où je devais faire mes courses, elle sembla enchantée.
Au rayon jus de fruit, toutefois, mon enthousiasme retomba lorsque je découvris l'absence de mon jus d'orange habituel, 100 % pur jus, de marque Monoprix. Ne restait en rayon que de vulgaires jus de clémentines ou d'autres fruits indignes. Je dû me résoudre à acheter une bouteille de jus d'orange biologique en masquant mon irritabilité, car mon amie était présente et ne semblait pas mesurer l'ampleur du drame, encore moins le désarrois qui me poussait à acheter un produit estampillé biologique. Si je m'étais trouvée seule, j'aurai préféré ne rien acheter, mais à cette heure mon intransigeance aurait sûrement été confondu avec un enfantillage, une bouderie, aurait elle comprit que je préférai ne rien avoir plutôt que d'obtenir quelque produit moyen, acheté sans plaisir par l'unique nécessité ? A coup sur, j'en aurai trop fais, me serai couverte de ridicule, je sentais déjà son impatience à me voir soupirer en soupesant chaque bouteille, alors tout ce cirque pour ne rien acheter, s'eût été trop ! Aux caisses une file pas possible patientait, j'avais tout loisir de commenter le panier des clients précédent, la coiffure du garçon là bas, l'amateurisme de l'horoscope diffusé sur les écrans en bout de caisses.
Vous avez la carte de fidélité ? demanda la caissière, machinalement.
Non ! répondis-je, triomphalement.
Je paya mes onze euros quarante et fuma une dernière cigarette devant la porte du supermarché avec mon amie, nous chantions un vieux tube d'Elli Medeiros qui avait cessé d'être punk à cette époque, et que Radio Monop' avait diffusé quelques minutes plus tôt – toutes les passions ont une fin, je ne suis pas sûre d'être encore vraiment punk moi non plus, un peu comme Elli qui n'était égérie que par Jacno. Mon amie me demanda pourquoi je refusai de prendre la carte de fidélité du magasin chez qui j'allais faire toutes mes courses, trois fois par semaine, depuis trois ans, en y achetant cycliquement toujours les mêmes produits. Sa question semblait titiller ma rhétorique et mettre en évidence mon obstination absurde en tout, des choses de la vie aux jus du Monoprix. Offusquée je lui dis qu'après trois ans, s'eût été aussi incongru de soudainement accepter cette carte que de la refuser encore, et que mon choix avait au moins le mérite de la continuité. Elle sourit en m'avouant qu'elle non plus, elle n'aimait pas le changement. Nous nous embrassâmes en nous promettant un prochain verre dans la semaine.
Sur le chemin du retour j'ai croisé un groupe de personnes chantant ensemble un air que je ne parvenais pas à identifier, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une commémoration d'AZF mais un tract m'informa quelques mètres plus loin de l'existence de cette journée de la paix. Je m'en senti soudainement très éloignée et mon i-pod passa par un étrange hasard une chanson des Stinky toys, cela me fit jurer de toujours préférer le cuir rouge de la robe d'Elli en 1979 à tout autre parure.
