Quand mon 6'35 me fait les yeux doux...

(dépression au-dessus du jardin)

23 décembre 2009

J'étais seul, nous serons deux.

"Pendant que vous deveniez meilleurs, moi je mettais dans ma vie un élément funeste. Oui, j'ai des ambitions démesurées, qui m'empêchent d'accepter une vie humble. J'ai des goûts, des plaisirs, dont la souvenance empoisonne les jouissances qui sont a ma portée et qui m'eussent jadis satisfait. O ma chère Eve, je me juge plus sévèrement que qui que ce soit, car je me condamne absolument et sans pitié pour moi même. La lutte à Paris exige une force constante et mon vouloir ne va que par accès : Ma cervelle est intermittente. L'avenir m'effraye tant que je ne veux pas de l'avenir, et le présent m'est insupportable. [...] J'aime une vie facile, sans ennuis; et, pour me débarrasser d'une contrariété, je suis d'une lâcheté qui peut me mener très loin. Je suis né prince. J'ai plus de dextérité d'esprit qu'il n'en faut pour parvenir, mais je n'en ai que pendant un moment, et le prix dans une carrière parcourue par tant d'ambition est à celui qui n'en déploie que le nécessaire et qui s'en trouve encore assez au bout de la journée. Je ferais le mal avec les meilleures intentions du monde. Il y a des hommes-chênes, je ne suis peut être qu'un arbuste élégant, et j'ai la prétention d'être un cèdre. Voila mon bilan écrit. Ce désaccord entre mes moyens et mes désirs, ce défaut d'équilibre annulera toujours mes efforts. Il y a beaucoup de ces caractères dans la classe lettrée à cause des disproportions continuelles entre l'intelligence et le caractère, entre le vouloir et le désir. [...] Au seuil de la vieillesse, je serai plus vieux que mon âge, sans fortune et sans considération. Tout mon être actuel repousse une pareille vieillesse : je ne veux pas être un haillon social. [...] Ne faites aucune recherche ni de moi, ni de ma destinée : au moins mon esprit m'aura-t-il servi dans l'exécution de mes volontés. La résignation, mon ange, est un suicide quotidien, moi je n'ai de résignation que pour un jour, je vais en profiter aujourd'hui..."

Lucien de Rubempré sous la plume d'Honoré de Balzac, Illusions perdues.

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04 décembre 2009

quelques nouvelles (2)

L'autre jour, le bouquiniste chez qui j'ai l'habitude d'aller les mercredi m'a fait un prix sur les Illusions Perdues de Balzac, ça faisait longtemps que je reluquais son étal en me trouvant toujours de bonnes raisons pour l'esquiver « pas le temps, autres livres à lire, pas d'argent, autres trucs à acheter, plus de place dans ma bibliothèque » Et puis il y avait deux jolies éditions des derniers romans de Barbey d'Aurevilly qui me manquent (Le chevalier Des Touches et Une histoire sans nom), et puis il faisait beau, et puis j'avais quelques pièces au fond de mes poches qui partiraient en fumée si elles ne disparaissaient pas en littérature de seconde main, j'avais de nombreux autres prétextes pour céder à ma pulsion, comme ont toutes les femmes. J'ai tout pris et le vieil homme m'a fait un prix, nous étions heureux de cette connivence tacite qui lie les habitués, le boutiquier et ses clients réguliers.

Depuis ce mercredi, au fond de mon lit, j'occupais mes froides nuits d'hiver à la lecture de l'épopée de Lucien Chardon de Rubempré dans la haute société d'Angoulème. Je voyais se dessiner sa triste destinée dont je connaissais bien l'issue pour avoir dévoré Splendeur et misère des courtisanes cet été.  J'éprouve une terrible compassion envers ce pauvre Lucien repoussé de toute part, ne trouvant personne de sa classe dans la vie réelle et se faisant humilier par ceux qui viennent de la Classe qu'il convoite. Car c'est un drame véritable de ne trouver sa place nulle part, d'autant plus lorsque nous mourrons d'envie d'exister. Voilà l'histoire de Lucien, un homme que la particule assassinera; et ce n'est pas l'ambition qui le traînera dans la boue mais simplement le destin de quelques grands hommes qui est de mourir petits.

Je trouvais cela bien triste et pour me rendre utile autant que pour me changer les idées, je suis allée aider une amie qui devait rédiger une analyse filmique traitant de l'unité nationale en Grande Bretagne, pour ses cours de cinéma. Je trouvais le sujet pompeux et ennuyant jusqu'à ce que je lui souffle un titre de film et qu'elle trouve mon idée géniale. Nous décortiquions à deux une scène de quatre minutes, je faisais les cent pas dans son appartement, une tasse de café entre les mains  je lui dictais des phrases d'une pertinence rare, elle disait que je faisais un très bon nègre, j'étais Lucien Chardon et l'abbé Cénabre, l'ambition et l'imposture.

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17 novembre 2009

L'ordonnance du Docteur Noir.

 vigny

J'ai passé la nuit à errer de mon canapé au pallier, à griller mes mégots par tout les bouts. Je me suis couchée à cinq heure et levée à neuf, je tombais de sommeil mais ne parvenais pas à dormir, c'est une faille comateuse qui semble m'avoir aspirée car je n'ai aucun souvenir de mon assoupissement – je me suis réveillée avec les yeux grands ouverts, comme des billes, en direction du plafond. J'ai eu le temps de lire tout un livre et même ses documents, sa bibliographie et sa chronologie, puis je me suis sentie désoeuvrée comme lorsqu'on achève quelque chose de grand, nous tenant en haleine pendant un temps qui semble infini et qui soudainement prend fin de la plus petite des façons. Alors j'ai vidé mon cendrier et je l'ai de nouveau rempli, puis j'ai écris ceci en suçant une pastille de vitamine C. Tout a l'heure je cuisinerai des muffins à la pomme, au miel et à la cannelle, c'est une belle journée je crois qu'il y a du soleil, mon ancien voisin déménage sa machine à laver.

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02 octobre 2009

Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la Cour et des usages du monde.

(ou L'esprit des étiquettes et des usages anciens comparés aux modernes, par Madame la Comtesse de Genlis, 1818.)

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A l'intention des littérateurs de mauvaise fortune et des gens malhonnêtes :

« Les écrivains qui ont du talent sont sans cesse attaqués par ceux qui n'en ont pas; les gens de lettres repoussés par l'Académie se vengent souvent par des épigrammes; toutes ces choses sont dans l'ordre; les révolutions n'y changent rien, elles n'anéantiront jamais l'envie, les dépits de l'amour-propre, et la méchanceté. Quand Piron a dit, en parlant de l'Académie : « Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre », c'était comme on le fait dans les bons mots satiriques, se permettre une prodigieuse exagération. Pour être équitable, Piron peut être aurait du doubler ce nombre quatre; car aujourd'hui même il ne serait pas impossible, en cherchant bien, de trouver dans la foule des académiciens sept ou huit gens de lettres d'un mérite distingué. »

A l'intention de toutes les filles :

« Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre et d'affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants (...) Les femmes surtout sont inépuisables en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le bonheur de l'indépendance et de la tranquilité sédentaire. A les entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d'agir en tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination (...) D'où viennent ce dénigrement et ce ton de misanthropie presque universels parmi les femmes de tout âge ? On ne se rend point intéressante par des plaintes affectées, par des peines imaginaires, par une inconséquence frappante a tout les yeux; et rien n'est plus ennuyeux qu'une complainte éternelle sur l'ennui (...) Mais qu'espérer d'une personne de dix huit ans, blasée, misanthrope dégoutée de tout les plaisirs brillants de la société, qu'on rencontre et qu'on voit partout ? Tout ce que nous oserons dire à cet égard, c'est qu'on peut, sans danger et sans scandale, montrer de la bonne foi. »

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22 septembre 2009

C'était la journée mondiale de la paix, hier.

elli

Je me suis réveillée tôt mais une écrasante flemmardise m'a tenue alitée jusqu'en fin de matinée, j'ai petit déjeuner avec une tasse de café et une pâtisserie orientale que le nouveau voisin m'avait offert dimanche soir, à l'occasion de l'Aïd. J'ai aimé le poids des traditions cette nuit là, en réalisant que moi, je n'en avais pas. Après le café, j'ai regardé un film, La Balance de Bob Swaim, un polar du début des années 80 avec des histoires de truands, de flicaille infiltrée et d'indic' assassinés, il y avait même Florent Pagny le visage en sang à ses vingt printemps qui se faisait tabasser au comptoir d'un bistrot par un homme un peu violent. Je pris ma douche et m'habilla soigneusement, je portais un chandail rouge et une jupe bleu marine plissée, à boutons dorés. Je me suis rendue à la para-pharmacie de la place Wilson afin d'y acheter une crème Avène en prévision du grand froid qui s'annonce, le caissier usa d'une incroyable nonchalance au moment d'encaisser mes achats et de me rendre la monnaie, c'était à peine supportable tant l'envie de le secouer et de lui arracher ses lunettes à montures noire m'envahissait, je ne savais pas que nous étions en pleine journée de la paix, à ce moment là.

A la librairie de la rue Gambetta j'ai acheté un ouvrage sur l'évolution de l'hygiène depuis le Moyen Âge, je l'avais repéré la semaine passée mais le manque d'argent m'avait obligé à choisir entre ce dernier et un – excellent – livre traitant de l'histoire de la Cour de France, de sa naissance à son déclin. Chaque jour depuis, j'avais pensé à l'autre livre, celui qui m'enseignerai des informations capitales avec lesquelles je pourrai crâner devant mon petit-ami pétri de préjugés sur une période historique qui lui est, de toute évidence, parfaitement inconnue. Nous nous étions rapidement querellé à ce sujet un jeudi matin, car si je pardonne de bon coeur l'ignorance, je ne peux supporter l'imposture. Il m'est évident qu'on ne parle pas de ce que l'on ignore et qu'il n'y a rien de plus ridicule que les petites provocations d'orgueil, celles que l'on dit pour choquer car on est incapable de surprendre autrement ou d'impressionner intelligemment. Je culpabilise toutefois d'associer cette digression à mon petit-ami, que je trouve suffisamment brillant pour accepter l'idée qu'il sache réellement des choses que j'ignore totalement – c'est une histoire d'expériences.

Je choisis donc mes lectures avec la même obsession qui orchestre toutes mes passions, car j'ai depuis quelques années éludé toute forme de contrainte et de choix mitigés, cela se précise avec l'âge, je n'agis plus que par passion car les nécessités me coûtent trop cher. Je n'entretiens plus aucune relation de convenance, n'étudie plus aucun ouvrage ni auteur de référence, ne me plie plus à aucun rituel de bienséance, pourtant là où bien des autres se perdraient dans une apathie par excès de liberté, je ne suis nullement effrayée. Je n'ai jamais été aussi bien entourée, je n'ai jamais aimé tant de femmes et d'hommes, je n'ai jamais été aussi bien instruite, polie, rigoureuse et intègre. Parfois je réalise avec tristesse l'impossibilité d'aller au bout des choses – les techniques et les savoirs, toutes les techniques et tout les savoirs – et les multitudes d'informations que j'engrange me paraissent bien vaines, lorsque je sais qu'un jour il me faudra obéir à un changement, et qu'une passion nouvelle viendra en piétiner une autre, quand l'impossibilité de mener de front deux amours m'obligera à choisir – il y a le Stello de Vigny qui perd patience sur la table basse, les Balzac entassés au fond de l'armoire qui attendent la suite de Lucien de Rubempré ou le diptyque de Bernanos, il y a la Bible que je voulais lire avant mes vingt et un ans et que je n'ouvrirai pas. A coté d'eux les pages cornées de l'odyssée et mes amours mythologiques ingurgitées en 3 mois qui ne me suffisent pas, il faudrait que j'en lise encore pour mieux savoir, que je reprenne des passages, que j'achète des pièces, mais déjà d'autres azurs sont passés par là, il y a le XVI ème siècle aujourd'hui et demain cela passera, c'est aussi le propre des passions de se lasser quelques instants pour mieux renaître dans un autre siècle.

J'ai rejoins une amie devant une bouche de métro, elle lisait le Direct Soir en m'attendant. Nous sommes allées boire un verre dans un bar de quartier que nous aimons et craignons à la fois, en soirée il est un repère à paumés ivres morts et les bagarres à coup de mobilier urbain où de lames ne sont jamais bien loin. Il était 18h, les bus passaient devant nous à intervalles réguliers en libérant leur flux de sorties-de-bureaux, les passagers avaient les traits tirés de ceux qui ont dans les pattes une journée de travail et d'harassants trajets de transports en commun. Nous sirotions nos verres, mon amie et moi, en discutant, elle sortait du travail elle aussi, et me confia que notre entrevue ensoleillait sa journée. J'ai profité de cet élan d'amour pour lui proposer de m'accompagner au Monoprix où je devais faire mes courses, elle sembla enchantée.

Au rayon jus de fruit, toutefois, mon enthousiasme retomba lorsque je découvris l'absence de mon jus d'orange habituel, 100 % pur jus, de marque Monoprix. Ne restait en rayon que de vulgaires jus de clémentines ou d'autres fruits indignes. Je dû me résoudre à acheter une bouteille de jus d'orange biologique en masquant mon irritabilité, car mon amie était présente et ne semblait pas mesurer l'ampleur du drame, encore moins le désarrois qui me poussait à acheter un produit estampillé biologique. Si je m'étais trouvée seule, j'aurai préféré ne rien acheter, mais à cette heure mon intransigeance aurait sûrement été confondu avec un enfantillage, une bouderie, aurait elle comprit que je préférai ne rien avoir plutôt que d'obtenir quelque produit moyen, acheté sans plaisir par l'unique nécessité ? A coup sur, j'en aurai trop fais, me serai couverte de ridicule, je sentais déjà son impatience à me voir soupirer en soupesant chaque bouteille, alors tout ce cirque pour ne rien acheter, s'eût été trop ! Aux caisses une file pas possible patientait, j'avais tout loisir de commenter le panier des clients précédent, la coiffure du garçon là bas, l'amateurisme de l'horoscope diffusé sur les écrans en bout de caisses.

  • Vous avez la carte de fidélité ? demanda la caissière, machinalement.

  • Non ! répondis-je, triomphalement.

Je paya mes onze euros quarante et fuma une dernière cigarette devant la porte du supermarché avec mon amie, nous chantions un vieux tube d'Elli Medeiros qui avait cessé d'être punk à cette époque, et que Radio Monop' avait diffusé quelques minutes plus tôt – toutes les passions ont une fin, je ne suis pas sûre d'être encore vraiment punk moi non plus, un peu comme Elli qui n'était égérie que par Jacno. Mon amie me demanda pourquoi je refusai de prendre la carte de fidélité du magasin chez qui j'allais faire toutes mes courses, trois fois par semaine, depuis trois ans, en y achetant cycliquement toujours les mêmes produits. Sa question semblait titiller ma rhétorique et mettre en évidence mon obstination absurde en tout, des choses de la vie aux jus du Monoprix. Offusquée je lui dis qu'après trois ans, s'eût été aussi incongru de soudainement accepter cette carte que de la refuser encore, et que mon choix avait au moins le mérite de la continuité. Elle sourit en m'avouant qu'elle non plus, elle n'aimait pas le changement. Nous nous embrassâmes en nous promettant un prochain verre dans la semaine.

Sur le chemin du retour j'ai croisé un groupe de personnes chantant ensemble un air que je ne parvenais pas à identifier, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une commémoration d'AZF mais un tract m'informa quelques mètres plus loin de l'existence de cette journée de la paix. Je m'en senti soudainement très éloignée et mon i-pod passa par un étrange hasard une chanson des Stinky toys, cela me fit jurer de toujours préférer le cuir rouge de la robe d'Elli en 1979 à tout autre parure.

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04 septembre 2009

L'imposture, Georges Bernanos.

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« Toute sa défense fut seulement de détourner son attention, de la laisser dans le vide, de s'attacher à pleurer sans cause, ainsi qu'on s'étend pour dormir ou mourir... "J'ai pleuré longtemps de fatigue, et de dégout", a-t-il écrit depuis. Mais, en l'écrivant, il savait bien qu'il mentait. Car à mesure que ruisselait entre ses doigts, jusqu'à l'ignoble marbre, cette eau solennelle, toute fatigue coulait avec elle, et il sentait frémir en lui une force immense, contre laquelle sa volonté déchue se roidissait à grand-peine. »


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23 juillet 2009

Pitié pour les femmes.

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« Vous vous souvenez ? Un jour vous m'avez abordé avec un : « alors, le moral est bon ? » Et je vous ai répondu « oui, mais l'immoral aussi. » C'est cela que vous devez comprendre. Attention à ne pas me préférer l'idée que vous vous faites de moi. Il faut me prendre avec mes dépendances : les écuries et les latrines. Quoi qu'il en soit, c'est cette jouissance du bien que vous avez ranimée en moi. Et ce qu'il faut que vous sachiez, c'est que j'ai joui et jouirai encore du mal que j'ai fait et ferai à d'autres êtres, mais que jamais – je vous le dis d'une façon solennelle – jamais je ne jouirai du mal que je vous ferai à vous. »

Henry de Montherlant.

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11 juillet 2009

L'été autour d'une table ronde.

- Célébrer un anniversaire automnale en été.
- Acheter du rouge dans une région viticole.
- Traverser la France d'un château l'autre.
- Profiter de la fraîcheur des cités médiévales.
- S'étendre sur l'herbe rousse d'une plaine ensoleillée.
- Les cartes postales en forme de bulletin de santé.
- Lire des romans de chevalerie et leurs poésies.
- Acheter une épée.
- Inventer le bleu d'une mer dans l'azur du ciel.
- Réussir des grilles de mots fléchés force 4.
- Boire du vin dans une terre désertique.
- Porter des vêtements bleu et blanc rayés.

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06 juillet 2009

Splendeurs et misères des campagnes.

« Il est des êtres auxquels l'Etat Social imprime des destinations fatales. »
Balzac.

Nous traversions la vallée en voiture, aux feux rouges je regardais les habitants de ces villages embusqués, comme enterrés par les montagnes et les forêts de sapins, c'était de vieux messieurs élégants quoi qu'encartonnés dans leurs costumes de tweed marron, aux cheveux laqués de brillantine, qui gardaient fière allure dans le paysage mort. En habits du dimanche ils rendaient peut être visite aux oubliés des petites bourgades dont les cimetières sont plus grand que le centre. Cet été Jean Pierre Mocky tourne un téléfilm dans une ville proche de la mienne, c'est un drame social avec Nathalie Baye, et ils recherchent des figurants, ce n'est pas les licenciés du textile qui vont manquer la représentation. Dire qu'il y a quarante ans c'était la comédie des Grandes Gueules qui se jouait avec Bourvil et Ventura, les troquets recueillant le flux des habitués du petit matin au déjeuner de midi, les boutiques fièrement tenues et les parties de pêche le dimanche après midi à somnoler près de sa ligne après la cuite de la veille. Entre temps les usines ont fermé, et les scieries aussi, même le bistrot qui avait emprunté son nom au film n'existe plus; j'y jouais au billard lorsque j'avais huit ans. Maintenant il y a Mocky réalisant un drame social avec Nathalie Baye, quelque chose d'accordé avec le paysage et l'époque – un spectacle au rabais dont la maigre prétention suffit à considérer la misère de l'ensemble. On ne sera pas déçu à l'Est de la France car on espère rien, là bas les supermarchés à bas prix font fermer les géants implantés depuis des années, les cheminées se sont éteintes lorsqu'elles n'ont pas été rasées, comme l'usine dans laquelle mes parents ont travaillé pendant trente ans. En remplacement il n'y a que des étendues vides de graviers et de terres boueuses, parfois quelques pancartes fantomatiques rappelant l'existence d'un monde d'avant ou des affiches de cercueils à l'effigie des vies ruinées. La vallée se ferme sur elle même dans un cloaque qui garderait sa fumée de poussière, et personne n'y vient si ce n'est Jean Pierre Mocky pour y tourner son drame en quatre vingt dix minutes retraçant l'affreux vide qui succède aux années de bagnes à travailler le tissu que l'on importe maintenant de Chine.

Je ne viens que deux fois par an dans cette terre abandonnée, pour saluer ma famille comme on veille les morts. Avec l'âge leurs yeux se délavent comme s'ils en avaient trop vu, et la couleur passe d'un marron intense à un bête châtain pâle, il y a également leurs lèvres, presque aussi fines en leur centre qu'aux commissures, dont on imagine une digestion progressive par l'intérieur, une consumation de la chair par la chair. Dans quelques années il ne restera plus qu'un mince trait soulignant le souvenir d'une bouche aux lèvres rebondies, avide des plaisirs et des creux qui l'ont dévorée, et ça sera tout, comme on dit au boucher à la fin de la commande : ça sera tout.

02 juillet 2009

Un suicide sur les rails.

A la gare d'Etampes mon train fût immobilisé pendant une heure et demie, sur le quai l'agitation était vive et les passagers excédés, « il aurait pu choisir un autre jour ! » disait une femme aux cheveux rouges. Au téléphone j'essayais de gérer quelques soucis logistiques, de ma bouche passaient quelques mots, des soupirs, la fumée des cigarettes et mes ongles rongés, il fallait attendre la police, le médecin, les pompiers. Après une heure et demie en plein cagnard le train redémarra, et en passant devant la gare de Bretigny nous vîmes le corps étendu sous un drap. J'étais côté fenêtre, sous le soleil ça n'avait pas vraiment l'air triste. Dans le métro je laissai passer les stations aux noms célèbres et manqua ma correspondance de peu, la mort m'avait mise en retard mais les contrôleurs de gare étaient coopératifs, il y a des urgences contrariantes qu'on ne peut blâmer. Je n'ai pas eu le coeur à l'angoisse, simplement la fatigue occasionnée par dix heures de trajets tracassés faisait naître en moi l'engourdissement provoqué par les longs sommeils. J'ai croisé la mort sur le quai d'une gare de l'Essonne, elle était un drap blanc contrastant avec le gris béton du dehors, épousant les formes peu abîmées du corps, on distinguait même sur elle le noir passé de la semelle d'une chaussure de ville.

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