06 juillet 2009
Splendeurs et misères des campagnes.
« Il est
des êtres auxquels l'Etat Social imprime des destinations
fatales. »
Balzac.
Nous traversions la vallée en voiture, aux feux rouges je regardais les habitants de ces villages embusqués, comme enterrés par les montagnes et les forêts de sapins, c'était de vieux messieurs élégants quoi qu'encartonnés dans leurs costumes de tweed marron, aux cheveux laqués de brillantine, qui gardaient fière allure dans le paysage mort. En habits du dimanche ils rendaient peut être visite aux oubliés des petites bourgades dont les cimetières sont plus grand que le centre. Cet été Jean Pierre Mocky tourne un téléfilm dans une ville proche de la mienne, c'est un drame social avec Nathalie Baye, et ils recherchent des figurants, ce n'est pas les licenciés du textile qui vont manquer la représentation. Dire qu'il y a quarante ans c'était la comédie des Grandes Gueules qui se jouait avec Bourvil et Ventura, les troquets recueillant le flux des habitués du petit matin au déjeuner de midi, les boutiques fièrement tenues et les parties de pêche le dimanche après midi à somnoler près de sa ligne après la cuite de la veille. Entre temps les usines ont fermé, et les scieries aussi, même le bistrot qui avait emprunté son nom au film n'existe plus; j'y jouais au billard lorsque j'avais huit ans. Maintenant il y a Mocky réalisant un drame social avec Nathalie Baye, quelque chose d'accordé avec le paysage et l'époque – un spectacle au rabais dont la maigre prétention suffit à considérer la misère de l'ensemble. On ne sera pas déçu à l'Est de la France car on espère rien, là bas les supermarchés à bas prix font fermer les géants implantés depuis des années, les cheminées se sont éteintes lorsqu'elles n'ont pas été rasées, comme l'usine dans laquelle mes parents ont travaillé pendant trente ans. En remplacement il n'y a que des étendues vides de graviers et de terres boueuses, parfois quelques pancartes fantomatiques rappelant l'existence d'un monde d'avant ou des affiches de cercueils à l'effigie des vies ruinées. La vallée se ferme sur elle même dans un cloaque qui garderait sa fumée de poussière, et personne n'y vient si ce n'est Jean Pierre Mocky pour y tourner son drame en quatre vingt dix minutes retraçant l'affreux vide qui succède aux années de bagnes à travailler le tissu que l'on importe maintenant de Chine.
Je ne viens que deux fois par an dans cette terre abandonnée, pour saluer ma famille comme on veille les morts. Avec l'âge leurs yeux se délavent comme s'ils en avaient trop vu, et la couleur passe d'un marron intense à un bête châtain pâle, il y a également leurs lèvres, presque aussi fines en leur centre qu'aux commissures, dont on imagine une digestion progressive par l'intérieur, une consumation de la chair par la chair. Dans quelques années il ne restera plus qu'un mince trait soulignant le souvenir d'une bouche aux lèvres rebondies, avide des plaisirs et des creux qui l'ont dévorée, et ça sera tout, comme on dit au boucher à la fin de la commande : ça sera tout.
Commentaires
Le dernier paragraphe est pas mal.
Ce texte est super. Dis-moi, "dont les cimetières sont plus grand que le centre", tu n'avais pas déjà utilisé cette image-là ? En même temps, me semble que non, mais ça me rappelle un truc. Soit qu'il y avait plus de morts que d'habitants, soit plus de vaches. Enfin je sais que y avait un truc du style. Eclaire-moi ! et j'espère vivement que tu vas bien.
RFM : Le dernier paragraphe est comme le premier, magnifique!
Leev : Je me suis peut être plagiée (ohoh) ! C'est une phrase que j'ai recopiée de mon Moleskine-à-idées, du coup je l'ai sans doute déjà utilisée ailleurs, maintenant que tu le dis!
Si vous le dîtes chère amie !
Si vous le dîtes chère amie !
Ben en même temps, comme je l'ai dit, après réflexion, il m'a plutôt semblé que ça me faisait simplement penser à un autre truc. Enfin pas grave, encore un mystère non résolu héhé.
(1)"Dis-moi, "dont les cimetières sont plus grand que le centre", tu n'avais pas déjà utilisé cette image-là ?"
(2)"Ben en même temps, comme je l'ai dit, après réflexion, il m'a plutôt semblé que ça me faisait simplement penser à un autre truc. Enfin pas grave, encore un mystère non résolu héhé."
Et puis même si c'est le cas pas la peine d'être une lumière pour comprendre que ce genre de réitération, de reformulation est tout à fait normale pour un littérateur, qui s'inscrit dans un processus de recherche, de forge, de digestion, d'assimilation, de prénotions, enfin tout ce qu'il est logique de sentir et inutile de développer.
En fait, très franchement, je me demande comment tu peux sincèrement penser que ton commentaire m'avance à quelque chose -peu importe la chose- sans même savoir pourquoi je pose la question, si en effet j'ai de mauvaises intentions en essayant de relever ce que je relève, quel est mon rapport à la littérature -et donc si je soupçonne plus ou moins ce que tu me racontes-, quel est mon degré de réflexion -qu'il soit bon ou mauvais-, quelle relation j'entretiens avec Artefact qui me permet de poser spontanément une question qui me passe par la tête sans avoir peur que ce soit mal interprété -voilà, pour la petite histoire-, et j'en passe ? Tout ça n'est pas un appel à discussion bien évidemment, juste que je me suis dit ça.
avé Leev morituri te salutant !
Leev, cesse d'entretenir de mauvaises intentions à mon égard tout de suite, ce n'est pas bien et je sais que tu me veux du mal!
La littératrice (uh) que je suis aime bien qu'on lui rappelle ce genre de détails, d'ailleurs cela prouve que a)Leev est une lectrice assidue si j'ai bien écris cette phrase que j'avais finalement peut être l'impression d'avoir déjà écrite quelque part, b)que Leev à peut être lu une phrase qui lui faisait penser à celle ci dans un petit livre de rien du tout, par exemple dans Les misérables de Victor Hugo, et me l'a attribuée grâce à mon immense talent!
C'est tout bénéf, en outre cela fera un mystère posthume à résoudre dans quelques années.
Quelle susceptibilité ! C'est bon je me tais.
Quelle susceptibilité ! C'est bon je me tais.
ouahou, c'est presque aussi rock and roll dans les commentaires que la vie dans l'est !
Ouais, d'ailleurs désolé pour mes com en échos. Pourtant je ne les poste qu'une seule fois !
Fait froid pour un mois de juillet
Susceptibilité ? Ton intervention m'a semblé "offensive" ("pas la peine d'être une lumière" [...] enfin tout ce qu'il est logique de sentir et inutile de développer.") -peut-être à tord, j'dis pas-, mais en réalité, je n'en ai pas tellement tenu compte dans ma réponse. Si je devais y re-penser, je me dirais sûrement globalement -et je m'excuse pour la suite d'adverbe et pour ces énièmes tirets qui alourdissent pratiquement toutes mes phrases- les mêmes choses. M'enfin, franchement ya pas de soucis ! Hého.
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