Quand mon 6'35 me fait les yeux doux...

(dépression au-dessus du jardin)

25 juin 2009

C'est infernal d'enfoncer une porte toujours aussi mal fermée.

En attendant le prix de Flore j'écris une nouvelle sur les amours mortes et la naïveté des jeunes filles modernes, j'y cite Mike Brant parce que sa vie est l'exact sens du drame et puis je n'ai que trop parlé de Joe Dassin dans mes précédents écris, voyez comme je me renouvelle dans ma fosse de vedettes décédées. Lorsque je vivais chez mes parents, ma mère m'avait donné une veille boite de chaussures qui contenait des centaines de fiches Bristol retraçant la biographie et les principaux succès des chanteurs qu'elle écoutait à ses dix sept ans, en 1971. J'ai lu toutes les fiches annotées à la main avec l'attention qu'elles méritaient, autant dire que j'en connais un rayon sur les gloires posthumes qui ont marqué l'âge d'or de la variété française, je pourrai en chier des pages et des pages s'il le fallait.

clopes

Ce matin, je ne suis pas allée courir, il pleuvait, et cela m'affecte plus que ça ne le devrait, courir après le rien, comme le chantait Balavoine, c'est une façon honnête de se raccrocher à la vie, et je m'en vois privée par de basses considérations météorologiques que je ne peux absolument pas contrôler, c'est dire si cette contrainte m'est insupportable. J'ai même pensé à faire du vélo d'appartement en remplacement mais j'étais beaucoup trop contrariée, en sus, je venais de fumer des cigarettes contre la rambarde de mon escalier et je risquais l'arrêt cardiaque ou la mort lente et douloureuse promise sur mon paquet, ce qui est antinomique dans l'immédiat mais tout à fait égal à long terme. J'ai d'ailleurs recommencé à acheter des paquets souples depuis quelques jours, plus par rébellion que par audace. Ce basculement s'est opéré quand j'ai compris que l'aluminium des paquets normaux serait, à terme, définitivement remplacé par du papier recyclé, c'est un éco-fascisme supplémentaire qui m'a semblé insupportable, ajouté à une éternelle agression visuelle : Une petite feuille beigeasse sur laquelle est imprimé de traviole les mots « papier recyclé papier recyclé papier recyclé papier recyclé » sur toute la largeur. Je suppose que cette idée est venue à des publicistes idiots, qui avaient préalablement demandés une étude sur la question des fumeurs jetant nonchalamment leur emballage de clopes en pleine rue. Bien heureux qu'ils ont été de pouvoir moraliser à nouveau nos vies par une discrète infantilisation supplémentaire, parce qu'en plus de fumer et de propager le cancer plus vite que la grippe A, nous polluons.

C'est un crime et en tant que fumeuse je tiens le rôle de l'assassin aliéné par sa dépendance, trop peu éclairé par l'intérêt écologique collectif pour avoir l'idée de jeter mes emballages en aluminium dans une poubelle plutôt que par terre, il est bien normal de vouloir remédier à ce fléau.
Dans des moments comme ceux ci j'ai terriblement envie de déchirer les cartes électorales de tout ceux qui sont allés voter Europe Écologie il y a trois semaines, car n'avoir aucune conscience politique mais voter tout de même, puisqu'il faut bien le faire, est une bizarrerie somme toute drolatique, mais réclamer une pareille farce à 16 %  doit relever d'une tendance au masochisme. Il est vrai que depuis mes quinze ans, je n'ai plus jamais pensé que la décroissance était quelque chose de sympa ou de marrant.
Outre cela, j'ai également remarqué que les produits estampillés « écologie » étaient d'une laideur incroyable, c'est un grand pas vers le vulgaire auquel je refuse d'être sacrifiée. J'achète désormais des paquets souples, en aluminium et certes très peu pratiques, mais il faut faire des choix et le beau est parfois inconfortable ou douloureux. Je devrai prévenir mes buralistes préférés de ce choix par dépit qui ne m'enchante guère, elles qui me fournissaient par habitude sans même avoir à me demander ce que je désirais. Toute une connivence à refaire, il y aura l'hésitation fébrile des débuts à asseoir sur les anciens usages « un paquet de Lucky... souple, s'il vous plaît. » J'aurai alors conscience de ma résistance quotidienne et dans les livres d'Histoire on parlera de moi comme celle qui refusait de céder à son temps, implicitement les élèves penseront que j'avais bien raison ou que j'étais excessivement relou, mais ils étudieront mes oeuvres avec un ravissement inouï. En attendant le prix de Flore – que je n'aurai jamais puisque, moi, je sais écrire, et que je n'aime pas l'écologisme; j'ai une nouvelle plus belle encore que les chansons de Mike Brant à terminer, ça parle d'amour et d'alcools tièdes, tout ce que les écologistes ne connaissent pas.

18 juin 2009

carte postale.

L'été de mes vingt ans ressemble à celui de n'importe qui, il y a les soirées où l'on boit de mauvais alcools dans des bars sombres et sans terrasse en oubliant que les troquets ferment à une heure bien trop décente le vendredi, à l'orée de la nuit. Nous sommes alors très occupées à ingérer beaucoup et vite avant d'aller danser. Il y a les lendemains où nous dessaoulons dans l'herbe du jardin des plantes, ceux où nous nous promenons le long de la Garonne, l'eau est moins bleue que le ciel et le vent ne rafraîchit rien, pourtant on y revient courir dans la mollesse des lundi matin. Les autres jours nous sourions sur les photographies, dans des teintes vertes, blanches et or, et remplissons des grilles de mots croisés en se faisant bronzer les jambes. Tout doucement la chaire se colore, et d'aise nous soupirons à la pensée de tout les trains que nous pourrions prendre en direction de tout les endroits où nous n'irons pas. Il est presque seize heure, et la séance va bientôt commencer, il faut se rendre au cinéma pour voir un film français, il y fera sûrement un peu plus froid et les fauteuils seront confortables, nous pourrons regretter l'époque du cinémascope, c'était un temps où les filles étaient réellement jolies et bien coiffées, même en été.

Après m'être perdue dans l'ivresse des divertissements, j'ouvre avec plaisir un de ces livres austère fait d'histoires sérieuses et de gens préoccupés par le proche anéantissement du monde. Confirmant ainsi ce que j'ai toujours pensé des distractions, elles ne sont que l'occupation des neurasthéniques profond ou des esprits frivoles, ceux que l'ennui indiffére lorsqu'il se maquille en ère de fête, et qui profitent par peur de voir leur jeunesse mourir. Adolescente, j'étais déjà vieille, et rien ne m'ennuie plus que les distractions spectaculaires, je m'engourdi de cette oisiveté avec la paresse et le dégout nécessaire, sous la peau grasse de crème solaire. Comme mes amies je suis désespérée, mais aucune course n'éloigne mes tristesses, la chaleur me coupe l'appétit et étouffe mes nuits, je cachetonne aux antalgiques à chaque début de soirée et me couche assommée par le bruit de la ville. Le soleil est une peine cruelle lorsqu'on ne sait pas quoi en faire.

L'été de mes vingt ans ressemble à celui de n'importe qui, il y a les soirées avec lesquels je tombe en même temps que la nuit, les lendemains heureux de se savoir vivant. L'été de mes vingt ans s'écoule en semaines amusantes, c'est une ellipse dont l'importance ne sert pas au récit, un ornement saisonnier dont nous parlerons peu puisque les mondanités ne séduisent que l'instant et que nous désirons l'infini. Hélas, l'été arrive, et nous attendrons octobre pour vivre, j'aurai vingt et un ans et tout ira mieux.

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12 juin 2009

Le souvenir de l'immobilité.

Dans la maison de ma grand mère le temps y était interdit, et rien ne changeait, jamais. Le renard empaillé trônait depuis trente ans sur le buffet, comme un trophée, et lorsque j'étais enfant, je passais de longues heures à caresser son poil tendre et roux, l'imagination le transformait en chien docile, et lorsque ma grand mère adopta un nouvel animal, un sale roquet au poil trop long et à l'odeur rance, j'abandonnai l'aimable renard mort au profit du détestable chien vivant. Ce dernier constituait un changement, il était le présage de nouvelles aventures, et quelques années plus tard, la mort de mon grand père en fût une. De ces histoires brèves dont il n'y a rien dire, qui brisent un cycle pour mieux tourner en rond. A l'Église j'avais lu un poème et au retour le fauteuil de cuir vert dans lequel mon grand père avait passé ces vingt dernières années était vide, il ne le resta pas longtemps puisque ma grand mère s'assit dedans. Rien ne devait changer, et certainement pas les objets. Chaque semaine nous allions briser sa solitude, c'était important et ridicule à la fois, comme une surprise sans cesse renouvelée dont on attend pas plus de joie que d'étonnement.

Dans le salon, une large table en bois occupait le centre de la pièce, nous y mangions le dimanche de la polenta sèche et du lapin dans les assiettes de porcelaine décorées de paysages lointains. Des petites scènes de la vie campagnarde que l'on imaginait au coeur de l'Italie d'antan, celle où mon nom avait sa place, une adresse à laquelle résider avant de s'émigrer à l'est de la France d'avant guerre. Ces dimanches là, mon père se nommait Angelo au lieu de s'appeler André, et tous parlaient avec leurs mains d'un temps révolu depuis des décennies, inventant au besoin des anecdotes scandaleuses et avinées.

Sur l'un des murs du salon était accrochées les photographies de mariage des trois enfants, mon père aux cheveux noirs souriant près de ma mère dans sa robe blanche, ma tante et son mari rêvants sous un chêne ainsi que mon oncle et son ex-femme gambadants dans un pré d'herbes hautes – ils avaient divorcés depuis des années mais la photo était restée. Il existe des autorités suprêmes auxquels on obéit pas, ils avaient qu'a être moins cons et à pas se marier si ça allait pas durer disait ma grand mère, agacée que l'on critique son intérieur, l'agencement de son mur, l'architecture de ses souvenirs. Refusant obstinément d'ôter une seule photo, quand bien même on brandissait une hypothétique notion de respect à laquelle elle restait sensiblement hermétique.

C'était un dimanche comme les autres, les hommes s'était dispersés sur le balcon, les femmes causaient sur la terrasse ensoleillée, ma grand mère attendait que le café monte dans sa cuisine. Sur la table gisait les restes du banquet, les feuilles de salade baignant dans leur huile, la polenta amoncelée en blocs solides, le vin colorant le fond des verres. La nouvelle compagne de mon oncle jouait avec sa petite cuillère, la faisant tourner entre ses doigts d'avant en arrière, d'arrière en avant, l'air amorphe. Elle leva les yeux en direction du mur couvert de ces vieilles photographies, et soupira. « Ton père avait les cheveux foncés » me dit elle comme pour se justifier, je grimaçai quelque chose qui voulait être un sourire, quelque chose de réconfortant alors que je pensais à la peine que peuvent lui causer ces dimanches, lorsque pleine de mauvaise volonté ma grand mère oubliait son prénom et l'asseyait face au mur, face à la place qu'elle n'aurait jamais, puisque là bas, rien ne pouvait changer. Je grimaçais et bu mon verre d'une seule gorgée, faute d'avoir à dire quelque chose qui convienne. C'est toujours pour cela que l'on boit, dans l'espoir de trouver les mots qui manquent ou pour suppléer à ceux qui ne viennent pas, on boit, à l'attente d'une bonne formule ou d'un geste héroïque, et surtout lorsqu'on sait que rien ne changera, on boit, bien qu'il n'y ai jamais assez de vin dans les bouteilles pour suppléer à nos lâchetés, il n'y a rien d'autre à faire, on boit.

Posté par Aem_ à 17:23 - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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02 juin 2009

CREVEZ TOUS.

Vaquette_Photo_de_presse

Jeudi soir. Il fait chaud et je suis accoudée à une table, sur le trottoir de la rue Viguerie, à boire de la Heineken tiède avec des copains en scrutant d'un oeil timide le visage de l'homme en rouge – concentré. Un rapide tour à l'épicerie au coin de la rue pour se ravitailler en boissons avant que le spectacle ne commence, deux ou trois cigarettes pressées, le talon des chaussures – rouges, cogne le sol lorsqu'on annonce le début de la messe. Nous nous pressons dans la pièce remplie de costumes  et descendons l'escalier qui mène à la cave, les spectateurs sont déjà assis et la salle est plongée dans le noir. Un projecteur dirige sur le public une lumière aveuglante en rythme avec le son agressif d'une guitare, je prête à cet endroit une atmosphère cérémonieuse, presque oppressive, mais il s'agit peut être de ce lieu, de cette chaleur, de ce moment attendu depuis si longtemps, de ces gens assis et de cet homme debout.

Jeudi soir. Il fait chaud et je suis installée tout au fond d'une pièce enterrée sous le sol, à quelques mètres de là se trouve un homme tout de rouge vêtu que je regarde fixement. J'en prends pleins les yeux, réalisant avec peine que je manque de sens pour capturer l'étendue de ce qui s'offre à moi, à quelques mètres de là. Pourtant ce sont mes muscles qui pendant près de deux heures se tendent, dans un effort violent à me tenir bien droite et à saisir tout ce qui flotte dans l'air. C'est en entendant la voix de Jacques Brel que je feins d'écraser une larme, de celles qui se refusent à l'oeil mais le menace lorsque la concentration se délasse et que l'émotif prend irrémédiablement sa place. Peu de temps s'écoule avant que l'homme en rouge ne quitte la scène, mâchoire serrée.

Jeudi soir. Nous remontons enfin à la surface et à peine avons nous le temps de féliciter l'homme en rouge que je m'extirpe vers la rue fraîche. J'y fume, j'y bois, j'y discute, j'y temporise, les doigts tremblants encore un peu de ma stupide émotivité. Sur le chemin du retour je ne prends part à aucune discussion et avance tête baissée, comme si l'agitation du monde m'était soudainement insupportable, je n'aspire plus qu'a une profonde solitude à laquelle me livrer toute entière et la moindre parole m'irrite. Je me couche à une heure qui n'est pas la mienne, sans avoir rien avalé d'autre qu'un peu d'alcool de la journée, je n'ai de toute manière pas plus faim que je n'ai sommeil, et je reste étendue au travers du lit pendant un long moment. Comme sonnée jusqu'à ce que mon Amour vienne se glisser contre moi; nous nous étreignons silencieusement et les solitudes s'éteignent lorsque je m'absorbe entre ses bras, il y a bien peu à dire qui ne soit superflu.

Jeudi soir, j'ai vu le nouveau spectacle de Tristan-Edern Vaquette, et le week end de la Pentecôte est passé. Les voisins sont allés quelque part et moi je suis restée ici, je n'ai pas eu besoin de partir à la recherche d'une destination – on ne voyage pas en exil.




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