Quand mon 6'35 me fait les yeux doux...

(dépression au-dessus du jardin)

28 avril 2009

Cycle de la mort III.

Souvent, lorsque je longe les rues et croise des passants j'ai cette idée de mort qui se colle à moi, je pense à ces anonymes qui un jour s'en iront et je vois en eux de futurs cadavres, je marche au centre d'un cimetière en puissance et les corps verticaux s'allongeront un jour sous la terre que j'écrase. Il est des moments où je m'arrête dans ma marche, et reste comme paralysée en me demandant « combien sont ils, ces hommes et ces femmes, bien vivants autrefois et morts aujourd'hui ? Combien sont ils et dans quels lieux clos reposent ils ? » Cette impression que je trimballe depuis  toujours s'est manifestée dans un rêve presque éveillé tant il me semblait exact – ou peut être était ce l'alcool bu avant de dormir qui lui donna cette impression de réalité ?

J'habite à l'entrée d'une longue rue, relativement droite et étroite, dans ce rêve je me tenais debout à son embouchure, lorsqu'elle s'est soudainement remplie de fantômes. Des âmes d'un blanc presque transparent avançaient droit vers moi dans un alignement parfait, digne d'une armée marchant au pas. La rue semblait infinie, beaucoup plus large qu'a l'accoutumé, et l'escadron de macchabée se rapprochait, leurs visages muets ne trahissaient pas l'ombre d'une expression. La rue était laiteuse, je ressentais une sensation très douce à l'approche de ces personnes qui m'étaient inconnues, je ne savais rien d'elles et pourtant leurs visages avaient laissé une empreinte dans ma mémoire. Un jour nous nous étions probablement croisés, c'était au coin d'une rue, à l'attente d'un feu rouge, entre les rayons du supermarché, c'était peut être à Epinal, à Paris ou a Lyon, aux marchés provençaux de France ou aux marchés de Noël en Allemagne. Quelque part, il y avait eu cet instant d'une poignée de secondes qui unis deux étrangers avant de les séparer à jamais, par et pour l'oubli. Mais je me souviens moi, je me souviens toujours, ça me perdra cette mare de souvenirs à trop me plonger dedans.

J'habite à l'entrée d'une longue rue et j'y étais figée, face à moi, il y avait la mort qui me passait au travers sans jamais me prendre, elle était partout autour dans le paysage mais j'y étais imperméable. La vie m'habitait en puissance et m'accablait par son poids de culpabilité et de résistance, condamnée à vivre au milieu d'un cortège de disparus, de souvenirs à porter haut. L'impossibilité de la situation en faisait tout le drame, j'aurai voulu être des leurs et rejoindre leur marche – ils étaient les seuls à aller quelque part et j'aurai voulu me joindre à cette troupe défunte, mais la vie et son surplace me maintenait à flot malgré moi. Pas même fichue de couler tout à fait, je macérais dans l'eau stagnante, dans l'entre deux, je ne vis ni ne crève – je regarde et me souviens.

Les morts passaient, le regard fixe me transperçant tout le corps, c'était à se demander qui tenait l'arme à gauche, eux ou bien moi ? Je ne ressentais aucune angoisse mais le simple agacement de ne pas être vue d'eux, j'eus beau supplier la faucheuse mainte et mainte fois qu'elle se refusa à moi avec toujours plus de persistance et de pudibonderie.
Les morts passaient, au dernier rang du funèbre cortège des visages familiers me sont apparus, et j'y ai vu ma mère – elle tourna la tête vers moi et me sourit.

- Il faut vivre, dit la faucheuse.
- Dans un monde sans mère je ne risque plus de me noyer, répondis je avant de me réveiller.

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22 avril 2009

Cycle de la mort II.

Il est toujours étrange d'apprendre le décès d'une personne dont on a longtemps souhaité la mort, et de constater que cette disparition n'affecte en rien notre état d'esprit. Entre les restes de vaisselle sale au fond de l'évier et la cafetière chaude sur le plan de travail, tout semble pareil à l'instant précédent et l'on est comme enveloppé dans une tendre indifférence sur laquelle il est bien difficile de mettre des mots, tant les émotions ont peu d'emprises sur le coeur.
S'évanouissent alors les prières nocturnes et les idiotes litanies, quand le linceul borde le corps de celui qui n'est plus, la haine s'absout, et sont dissous les stigmates du passé marquant le bout des doigts, le pli des poings serrés par la colère des années. Tout ce qui reste c'est le drôle d'une situation mille fois imaginée dont le réel déçoit par sa banalité, on pensait à une revanche flamboyante, un moment de grâce et de justice humaine, mais le café trop chauffé a bouilli et c'est la seule raison au goût amer traînant sur mon palais. Il s'agit simplement de la réincarnation d'un vieux fantôme en cadavre, une mue entre l'idée de mort et sa réalité biologique. Sur le parvis de l'Église les ouailles murmureront que les meilleurs partent toujours en premier et ils baisseront la tête d'un air entendu, leurs mains jointes ressembleront à une prière muette et au loin on entendra peut être le piaillement des oiseaux au printemps.

A mille bornes de là ma journée a passé, emportant avec elle le souvenir des prières profanes, mon coeur ne s'est pas allégé et mes traits n'ont connu aucune sombre mutation. Rien qu'un vague soupir à la tombée de la nuit, je vais sûrement mourir très tard, c'est le prix à payer pour les mauvais esprits – Dieu est encore plus bête et méchant que moi lorsqu'il m'enferme dans cet inextricable cloaque : la vie, et quelle vie ! Avec ma veine habituelle je vais partir tout à la fin, et les mains jointes sur le parvis de l'Église personne ne dira rien.

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19 avril 2009

Cycle de la mort.

En sixième et en quatrième, notre classe de cancres avait hérité d'un des plus vieux professeurs de français du Collège. Monsieur C. était maigre comme un clou et son visage semblait être taillé au couteau, des traits tranchants aux contours nets qui semblaient fissurés par les rides. Il portait des pull over à larges encolures par dessus des chemises blanches tirant sur le beige, ainsi que des pantalons de velours côtelé ou d'une abstraite matière molle. Monsieur C., hiver comme été, ses lunettes rectangulaires, sa barbe grise emmêlée, son odeur de poussière, de bière et de renfermé. Je l'aimais beaucoup, non pas pour son mauvais goût vestimentaire, ni pour sa façon d'enseigner, Monsieur C. était devenu pédagogue avec l'âge et cette sénilité naissance faisait de lui un bien mauvais professeur. Il semblait mener une vie impossible, bien que je ne sache si certaines existences sont plus viables que d'autres, les « on dit » chuchotaient de drôles d'histoires – qu'il passait ses journées replié sur lui même en dehors des heures de classe. Son penchant pour la bouteille était bien connu de tous, à tel point qu'on ne l'a jamais imaginé sobre, s'il n'y avait eu son immense fatigue et ses yeux tristes vagabondant derrière la fenêtre du deuxième étage, personne ne se serait inquiété de lui – il est des désespoirs qui vivifient et se muent en raison d'être.
Étrangement, cet homme m'estimait et c'est souvent qu'il tenait à lire mes rédactions en classe pour montrer le bon exemple, j'avais le sang qui montait aux joues et à la fin du cours il me priait de rester quelques instants, les garçons sifflaient des « Ouh! Ouh! » dans le couloir alors que je rangeais lentement mes affaires, attendant qu'il se penche par dessus mon pupitre pour complimenter mon travail et me prier de soigner mon orthographe.

Monsieur C. avait une fille, Nadège, qui était légérement retardée comme on dit poliment, ses mémorables crises dans la cour de l'école terrorisaient les enfants, lorsqu'elle se roulait au sol en mangeant des graviers et hurlait à la mort sous le banc du préau. La cour de l'école primaire était petite, et Nadège plutôt grosse, c'était une enfant particulière, à la fois angélique et monstrueuse dans le même temps. A ses dix ans elle fût placée dans un centre spécialisé et je ne l'ai plus revue qu'en de rares occasions, dans un bus ou au coin d'une rue.

C'est l'été dernier, alors que je surveillais l'assèchement du verre et de mon gosier dans l'appartement d'une ancienne amie, pas revue depuis des lustres; qu'elle me dit « Tu te souviens de Nadège et de Monsieur C. ? », j'acquiesçais, chaque village à son idiot inoubliable sur lequel il n'y a rien à dire mais tant de mythes à inventer.
Le vieux professeur était mort, d'une chute en pleine descente d'escaliers, la légende avait dit qu'il était encore saoul quand ça s'est passé, et qu'au vu de sa vie ce n'était pas un bien grand drame, cela devait arriver, c'est ce qui se passe toujours en entretenant un vice, vient le dernier jour déguisé sous un matin banal, où on en meurt. Mon amie me disait cela, mais le plus bizarre, me dit elle, c'est ce qui vient après.

Un soir qu'elle prenait le train pour se rendre à Nancy, elle se trouva par un triste hasard dans le même wagon que Nadège. Mon amie tenta, tant bien que mal, d'éviter la jeune fille, et ce fût peine perdue lorsque Nadège s'assit sur le siège en face du sien, s'en suivit quelques questions d'usages et la môme se lança dans une étrange logorrhée a propos du père mort et de la joie retrouvée. « Il est mort ? Il est mort ! Et bien, c'est ainsi, et moi je me sens mieux. » Un an plus tard j'ai oublié les détails de ce qui m'a été confié, mais je me souviens du dégoût naissant dans les yeux de mon amie me racontant tout cela, sa peur était encore palpable alors qu'elle me disait « et c'est une rumeur qui court, il paraît que c'est sa fille qui l'aurait poussé, dans l'escalier, elle le détestait, mais puisqu'elle est cinglée on en saura jamais rien... »

J'ai pensé qu'en de rares occasions il était préférable de ne pas savoir, tout ce qui comptait à mes yeux, c'est que sur le ton de l'anecdote on m'apprenait le décès d'un de mes professeurs préférés, et l'idée même de la disparition m'a bien plus affectée que ses circonstances. Il restait heureusement un peu de vin au fond du verre pour faire passer la nouvelle, puis-je mourir de mes vices s'ils me font vivre heureux, c'est tout ce que j'ai pensé.

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10 avril 2009

Un jour dans notre vie.

Les enfants riaient et tournaient en ronde près du manège, le soleil déclinait et une petite musique berçait l'atmosphère, je suis restée debout près des bancs vides tandis qu'un homme, sur son vélo, s'est arrêté pour me proposer d'aller boire un verre. Un peu plus tard un autre m'a demandé du feu, lui tendant mon briquet sans rien dire je scrutais la place, ses vas et ses vient, sa silhouette, le coulement des minutes dans l'heure.

Lorsqu'elle est apparue j'ai ouvert mes bras et me suis engouffrée entre les siens, son cuir tiédis par le soleil a réchauffé ma joue, elle était jolie ! Ses cheveux étaient un peu plus long, elle portait une marinière que je ne lui connaissait pas, et dedans la même personne, et son visage s'éclairait du même sourire pour répondre au mien. La place s'est envolée et la musique s'est tue, je crois qu'a ce moment précis le monde autour de nous est mort une nouvelle fois sous l'écho de nos rires et le martèlement de nos pas. Nous sommes allées boire une bière sur une place éclairée par les derniers rayons du soleil, et avons trinqué « à nous! ». Comme si c'était hier, mais ce n'était qu'aujourd'hui, dans la fin de l'après midi, nous nous sommes manquées et le monde pouvait bien s'arrêter de tourner que rien n'aurait troublé nos retrouvailles.

Trois mois sans elle ont été long, tout comme les quatre mois d'avant. Lorsque je la retrouve et que nous échangeons ces petits riens remplis de tendre bienveillance je réalise alors combien son absence m'ampute d'une jolie partie de moi même. De tout ce que l'amitié possède de beau et d'impalpable, dans le silence de ces moments sacrés. Je sais pourquoi j'ai tant pleuré son départ, et les journées à crever d'ennui loin d'elle, l'isolement conféré par le manque, je sais quelle valeur ont ces moments d'horreur – ma peine est pareille à mon amour, ces sentiments immenses qui me dépasse révèlent l'importance de cette fille là à mon coeur.

« Anna est de ces personnes pour qui l'on doit construire l'empire et faire naître une religion de derrière ses pas, de ces bonnes âmes à aimer d'une dévotion totale tant elles sont pures, honnêtes et droites. Une de ces filles qui tient plus de l'ange que de l'humain, car son coeur semble être trop bien fait pour supporter les parjures, et son esprit trop doux pour accepter les vices du monde. C'est à se demander comment elle vit, et c'est souvent que je la regarde vivre, pour essayer de comprendre ce qu'elle trouve d'assez aimable en moi, d'assez grand à sa hauteur. Peut être est ce son ignorance d'elle même, la beauté de ses yeux bleus et ce qui perce au travers, la bonté instinctive qui guide son coeur, peut être qu'Anna est une belle personne parce qu'elle ne sait rien de tout ça. (...) »

 

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07 avril 2009

Au commencement était l'action.

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Les yeux rieurs bien qu'embués, j'ai l'âme capricieuse d'un enfant roi jamais rassasié, désirant l'impossible sur des plateaux d'argent et des coupes pleines d'alcools fins servit à l'ombre des glycines. La lumière du dehors est pareille au temps où mes matins existaient encore, et mes meubles en bois ploient sous les ouvrages poussiéreux, je découvre la vie dans ces grimoires et leurs belles histoires mènent toujours au tragique. Qu'importe dès lors le drame si le beau l'a précédé, puisqu'il faut bien mourir chaque jour d'un peu de vice et puis recommencer, autant que cela soit sous l'exaltation d'un trop plein de sentiments que par la morne soumission au temps.

C'est un printemps, à vivre sa vie comme un Roman, nous somnolons corps contre corps devant des films de kung fu et hantons la nuit dans la pénombre du deux pièces, sa peau blanche fait comme un fantôme lorsque j'échange le goût du tabac de mes lèvres à ses lèvres. Le jour j'écoute le Dutronc de 66 en swinguant dans la rue et la nuit, je comprends ce pourquoi je vis.

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02 avril 2009

Le schème du jeudi.

Je ne sais pas pourquoi j'ai perdu deux heures et trente et une minute de ma nuit à regarder le César du meilleur film de 2008 – un film qui ressemble à tout sauf à du cinéma. Je ne sais pourquoi je m'oblige à regarder des oeuvres que je n'aime pas, ni pourquoi je termine toujours les livres qui m'ennuient, et les raisons qui me poussent à en lire davantage, comme pour éprouver l'opacité de l'écriture, ma résistance aux choses. Je cherche dans mes impossibles une solution aux peurs, et lorsqu'une oeuvre fait naître en moi de violents sentiments je la dissèque afin d'en extraire le sacré et l'obstacle. Alors, dans La graine et le mulet, c'est le vain des situations interminables, l'espoir ridicule mis en pratique, la famille qui broie l'individu, ce sont toutes ces idées insupportables auxquels j'ai renoncé ou me suis interdit de penser et qui, réunies en un même film mal réalisé, m'agacent. 

Je me suis couchée avec un point dans la poitrine, c'est ce même point qui m'a réveillé plusieurs fois, c'est encore lui qui a nourri mon cauchemar de la nuit, allant jusqu'à réveiller mon petit ami par mon agitation et mes cris. Je l'ai fait partir à grand renfort d'exercices respiratoire, j'ai lu un peu de Tristan et Yseult, étudié la théologie, revu la succession des rois de France, maudit mon époque et marché sous la pluie. Pourtant j'ai toujours le dos bloqué, la tête minée, le coeur mitraillé, les résistances se renforcent après chacun de mes assauts, et la justice n'agit pas, et le couperet menace ma tête mais ne tombe pas.
A croire qu'il faut se satisfaire des choses et ne pas trop y penser, accepter ses peines et se résoudre au triste, au banal, à l'ennui, peut être que la volonté seule ne suffit pas à être Grand, que les idéologues sont les premiers menteurs, et que parfois on crève dans tout ce qu'on a refusé, dans une direction on l'on ne voulait pas aller – l'honnêteté coûte cher.

Le ciel s'ennuie et me vomit son crachin gris sur la tête, c'est un jeudi comme un autre, mais je ne me résigne pas.

Posté par Aem_ à 19:39 - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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