29 décembre 2008
Cinémascope en rase campagne.
J'ai les mots bloqués dans la gorge comme une mauvaise angine, je suis constipée verbale, c'est une atrophie de la langue. Ici je ne suis plus, je représente un problème, le noeud d'un couple en dérive et du mépris conjugal – j'essuie les plâtres et ça coule de partout, j'ai les mains engluées dans la mélasse d'une histoire qui ne me concerne plus. Je ferme les yeux, je veux voir différent, je veux voir grand, je veux la salle noire d'un écran blanc aux fauteuils rouges – une projection.
Je garde le doigt bien accroché à la gâchette de mon appareil photo, mon 6'35, cette fois encore, planque mes yeux doux. Derrière le viseur je monte ma garde – ils ne m'auront pas vivante. Je joue au clic clac kodak, en cinémascope je crève l'écran, je crève la vie, je la transcende. En rase campagne je décore le champ, sous la chaleur du soleil hivernal et sa lumière crue, la brise transperce nos peaux, je dis j'ai froid, et on ne me répond pas, je crie J'AI FROID, et le silence sonne son glas. J'éclate de rire, je tournoie, ouvre mes bras, je n'ai plus peur, ni froid, une insensibilité de papier mâché, tout comme ma peau froissée d'entre ces draps. De ce lit trop petit. Trop vide. Mon amour. Trop vide de Toi. Je rêve tes bras et ta douceur, je rêve tes mains contre ma taille et de tes doigts sous mon pull gris. A chaque sonnerie je me précipite sur le téléphone et je le sers fort, bien près du coeur, tu me dis « j'ai du mal à être ici, tu me manques beaucoup, y a rien ici, rien de toi, c'est peut être ça » et je te pense en pleurs, je te dis je t'aime, je t'aime, je t'aime. Rien ne comble ma vie, rien n'a de sens sans toi, je fais du burlesque, ça m'amuse pas, ma cheutron sur les polas, ça m'amuse pas. Il faut un peu de tes yeux pour me regarder, la vue des autres qui projettent leurs couleurs sur moi, ça ne m'amuse pas. C'est un spectacle bien fade, le Technicolor d'une bande passée, mon coeur amer – comme mes bières, ont un sale goût de reviens-y, pour donner une contenance, un trucage de série B, lorsque je te crie des reviens-moi.
Tu réalises ma vie, amour, allume moi le cinérama, la vie dans l'ombre – des autres – ça ne m'amuse pas.
28 décembre 2008
La nuit je mens.
Depuis qu'il n'y a plus rien à transgresser, chez les parents, on s'emmerde sec, ou plutôt on angoisse pas. On se laisse porter, on se réveille aux chocolatines, tartines, cafés et cigarettes, on boit deux bières à l'apéro et trois verres de vin au repas. On gueule, on se fait politologues de fond de cuve en bout de table, avec miettes de pain sur la nappe rouge et taches de rouge sur serviettes blanches. On s'empoigne les idées passé vingt deux heures, on rit trop fort et on s'endort.
Le lendemain, même rengaine. On traîne au plumard sous deux couettes et trop de coussins, Maman joue au Poker, Papa à la démarche d'un éclopé, il traîne sa jambe dans toute la maison en raclant le sol. Il dit que, tu sais, Ophélie, moi je voulais pas d'un troisième enfant, il explique les problèmes de couple par ma naissance, papa je lui en veux plus – ils sont paumés, ils font ce qu'ils peuvent, un pas grand chose parti de rien.
La télévision éclaire le salon et débite ses farces de Noël durant toute la soirée, c'est décoratif, comme les guirlandes. Je regarde les sapins derrière la fenêtre, je ne me souvenais plus de cet isolement, des rares voitures croisant les chemins et du soleil qui reste bas – sans perspectives. Le soir, au coin du feu, mon père me demande si j'écris encore. Quand j'étais gosse il m'inscrivait à des concours d'écriture, c'était son truc, les rédactions pour mômes, il me voyait bien réussir là dedans. J'avais écris un début de polar et lui avait fait lire, il m'avait dit « ça manque de cul », j'avais onze ans. J'ai dis que oui, j'écrivais encore. Tu devrai en faire un métier qu'il me dit, mais moi j'en ai fais une profession – de foi. Il ne m'a pas demandé de lui faire lire, des bouts de mes machins, je sais qu'il aime pas trop ça, lire. Lui il aime plus grand chose, il regarde les sapins derrière la fenêtre en se demandant quand est ce qu'on se tire ?
Il pense comme moi, mon père.
On était pas si différents,
finalement.
13 décembre 2008
Combien y a t'il de samedi soirs pour tout les gens comme toi et moi ?
Nous sommes un jour d'avant dimanche et pour la première fois depuis un bout de temps, j'attends impatiemment mon lendemain, des mois que ça n'était pas arrivé, des mois sans émois à contempler bêtement la fin du jour et son retour. Elle me revient, demain, nous irons boire un verre dans ce vieux café et fumerons dans la petite salle attenante en riant. Nous créerons de la joliesse dans l'histoire avec un peu d'alcool et trois fois rien. Pour vingt neuf jours, j'inventerai un univers, il y aura son sourire en écho à mes souhaits, pour vingt neuf jours, elle siégera ma vie.
10 décembre 2008
L'ordre des choses.
C'est mon grand père maternel qui est décédé en premier, avant il y en avait eu d'autres, mais je ne les ai pas connus. J'avais peut être huit ans, je ne me souviens pas de l'enterrement, je n'y suis probablement pas allé. Un mercredi après midi, je fermais le coffre de la voiture avec mon père, on allait pêcher, c'est qu'il était fier de me voir tenir une canne à pêche, mon père. On passait des heures au bord de l'étang à ferrer des poissons et je criais quand il enfilait l'asticot sur l'hameçon. C'était un mercredi, ma mère est apparue sur le balcon et s'est penchée vers nous « Corine vient d'appeler, papa est mort » qu'elle à dit. Alors mon père a fermé le coffre et il m'a expliqué qu'on ira à la pêche un autre jour. Je ne me souviens pas du reste, si ce n'est que quelques semaines plus tard dans la vieille maison du grand père on se distribuait les souvenirs. C'est plein de bibelots une maison de vieux, on m'a demandé si je voulais quelque chose, il y avait ces peluches grises qui sentaient la poussière, le renfermé, ce goût de crevé. J'ai tout refusé et suis partie visiter la maison avec ma mère, elle m'a montré la chambre dans laquelle elle a grandi, et je peinais à l'imaginer au même âge que moi dans cette pièce basse de plafond, vétuste. Dans la journée on a bâfré, ils avaient tué un cochon pour l'occasion, il y avait même un feu d'artifice, c'était un drôle de deuil.
Autour de mes treize ans,
c'est le grand père paternel qui a passé l'arme à
gauche. Il était handicapé depuis une vingtaine
d'années, je l'ai toujours connu comme ça,
baragouinant dans un langage que je ne comprenais pas, à
écouter la messe toute la journée. Il avait découvert
sa foi sur le tard, les toubibs lui donnaient cinq ans à vivre
après son accident, il en a tenu trente, c'est sa foi qui l'a
tenu en vie, y a des trucs qui ne s'expliquent pas, les convictions
d'un vieil homme en font parti. Le téléphone a sonné
vers les six heure du matin, dès la première sonnerie
tout le monde a compris, c'est la mort qui appelait, de sa petite
voix elle a dignement dit « il est parti ».
Moi c'est à l'école que je suis partie, l'air de rien,
j'ai gardé ça en moi toute la journée, c'est ma
mère qui a décidé que ma présence à
la maison ne servirait à rien, il est mort il est mort,
qu'est ce qu'on peut y faire ? Qu'elle
disait, ma mère. J'allais déjà manquer
les cours le jour des funérailles, c'était pas le moment de
faire preuve de sentimentalisme verbeux. Le soir dans un couloir de
l'hôpital, les yeux de ma grand mère étaient un peu
embués, ça fout un coup tout de même, on a
beau s'y attendre, quand ça arrive pour de bon, c'est pas
pareil. Je ne savais pas quoi répondre et priait pour
qu'elle cesse sa logorrhée. Dans ce genre de cas, on ne peut
s'empêcher d'exprimer ses banalités, il a eu une
belle vie, il n'est pas mort seul, il attendait de revoir Machin
avant de partir. La réalité c'est qu'il s'est
étouffé avec ses glaires, je lui avais tenu le crachoir la
veille, c'était pas beau à voir, et si sa vie avait été
belle malgré ses trente années légumifiées,
sa mort était horrible.
Au crématorium
j'ai touché sa main, ça ressemblait à du blanc
de poulet froid, j'y pense à chaque fois que j'en cuisine. Du
blanc de poulet. Froid. J'ai lu un poème dans l'Église à
la place de ma cousine et je voyais mon père au deuxième
rang qui pleurait. La procession jusqu'au cimetière était
interminable et comme pour en rajouter une couche, il pleuvait des
cordes. C'était une journée de merde.
Fin du mois de juin 2006, je sortais de ma dernière épreuve du bac, un oral d'anglais qui c'était très bien passé. J'en avais terminé avec le lycée et attendais ma mère devant les grilles de l'école, le téléphone a sonné. C'était encore la mort, qui racontait sa même histoire d'un autre ton de voix. Je n'ai pas assisté à cet enterrement là, il m'a semblé irréel, pendant de longs jours j'ai cru à une mauvaise blague, j'ai pleuré sans vraiment comprendre pourquoi, me demandant si ma nouvelle vie débutait par un suicide ou si c'était autre chose. Les mois qui ont suivi j'arpentais les rues de cette ville, allant jusqu'à me perdre, pensant le croiser dans un café, pendant mes trajets en métro chaque matin et chaque soir, je n'y coupais pas. J'imaginais les discussions qu'on aurai pu avoir accroché à la barre entre les gens qui vont et ceux qui viennent, je sursautais à la vue d'un type qui lui ressemblait vaguement. C'est incompréhensible, un suicide, on imagine, on devine, mais on ne comprend pas. La réalité est toujours trop floue et le temps l'éloigne encore, ça colle au cul et à la peau comme un mauvais cauchemar dont on ne se réveille pas. On reste ensuqué, toute la journée, à chercher des réponses qui ne viennent pas avec cet arrière goût d'injustice, on ne s'y habitue pas.
Mi avril dernier, c'est un mail qui m'a averti, un message plein de rancoeur m'annonçant le décès de ma tante. Un cancer généralisé qui traînait depuis deux ans. Je l'avais vue quelques mois auparavant, à Noël, elle était affaiblie, alitée, et ne parvenait déjà plus à manger. J'avais vu un cadavre luttant pour ses dernières heures, au moment de se dire au revoir elle m'a serré dans ses bras en pleurant, je ne savais pas quoi dire. Je savais que je ne la reverrai pas vivante, j'ai prolongé l'étreinte et lui ai sourit. Son décès était lointain, j'ai pensé à ses enfants, à son mari, a ma grand mère qui a vu mourir sa fille, à mon père qui a perdu sa soeur, je n'ai pas pensé à moi. Il n'y avait pas de quoi.
Il y a trois jours ma
mère m'a dit, sur le même ton assassin, qu'elle
conduisait mon père à l'hôpital pour la semaine. Elle
ne m'a pas dit pourquoi, et après une journée à
angoisser j'ai appris qu'il ne pouvait plus marcher et se faisait
poser une prothèse de hanche. J'ai pensé à la
douleur de toutes ses morts, et au temps qui pie mes souvenirs. A
l'inéluctable vieillissement de mes proches que je constate
mais ne voit pas, aux rides qui se forment près des yeux de ma
soeur, au crane de mon frère qui se dégarni, au visage
de mon père qui s'affaisse et maigri, aux tâches brunes
qui gangrènent la peau de ma mère. J'ai pensé à
la prochaine fois que la mort me téléphonerai pour
m'annoncer sa sentence et j'ai passé la nuit dernière à
en pleurer. Ces vols minables, cette déchirure et mes aimés
qui disparaissent à des centaines de kilomètres de moi.
L'ordre des choses,
aujourd'hui, m'effraie. Je ne veux plus revivre ça.
05 décembre 2008
Les filles d'hiver.
Sous leurs manteaux les jeunes filles dénudent leurs jambes et s'offrent aux regards des passants. Entre les mailles de leurs vêtements on distingue un bout de chair blanchie par le froid de Décembre, un cou trop fin étranglé d'une écharpe, le haut de leurs cuisses. Les jeunes filles, tout en jupe et en jambes qu'elles sont, recueillent des baisers sur leurs joues froides, disent bonjour à leurs clones et écrasent les pavés de leurs bottes plissées. En sortant de chez moi, la lumière était bleue, et toute la ville baignait dans cette mer d'anonymes. Les filles sont jolies, dans le blanc de l'hiver, et c'est dans le noir de leurs yeux que passent les saisons, c'est qu'elles se savent désirables, les jeunes filles, et de leurs mains gelées elles remettent en place un bout de tissu. D'un mouvement de tête, elles ordonnent le monde.
03 décembre 2008
Souvenirs d'hiver 2001.
Noël approche à grand pas et je suis en vacance avec mes parents en bord de mer, nous avions pris une location, un deux pièce intégré dans une grande résidence. Je me souviens des cours de tennis désert, les piscines vides et le hall immense : De longs escaliers sinueux et des couloirs dont on ne voyait pas le bout, ornés de tapis rouges. La lumière grise de Décembre éclairait crûment les tentures élimées et la moquette tâchée, mais qu'importe, dans le hall il y avait des distributeurs de kit kat et j'y passais le plus clair de mon temps – du haut de mes treize ans le banal me semblait toujours merveilleux.
Cet hiver là, je l'oubliais dans ma chambre, le casque de mon walkman vissé aux oreilles à écouter en boucle « rue de la paix » et « à ma place » de Zazie, retranscrivant les paroles sur une feuille de papier en dodelinant de la tête. Je me demandais ce que ça pouvait bien vouloir dire un château en espagne, si j'avais su que sept ans plus tard, j'en serai encore à courir après ces foutus châteaux espagnols, j'aurai plutôt écouté mon best of de Renaud. Le vingt cinq, dans une petite librairie de quartier, j'ai traîné pendant de longues minutes devant un rayon de carnets aux couvrantes colorées, à hésiter entre plusieurs textures de papier. J'en suis ressortie avec un cahier rouge qui allait devenir mon premier journal intime et faire naître ce besoin irraisonné de dépeindre ma vie au lieu de la dire.
Cet hiver là, lors d'une expédition jusqu'aux distributeurs de bouffe, j'ai croisé une jeune fille d'environ vingt ans, je ne me souviens pas de son visage – il était caché entre ses mains, mais le souvenir de ses larmes me revient . Elle pleurait seule dans le couloir, et je l'ai regardé sans rien dire avant de poursuivre ma route. L'impuissance de la situation m'avait marqué, je voulais lui proposer un mouchoir mais je n'en possédais pas, alors j'ai couru jusqu'au hall d'entrée, avec l'idée de lui offrir une barre de kit kat, mais à mon retour la jeune fille avait disparue. Il ne faisait pas très froid et j'ai attendu son retour – elle n'est pas revenue, alors je suis partie moi aussi, je suis rentrée chez moi et j'ai oublié.
Je n'en ai jamais parlé
dans mon journal, mais j'ai gardé en tête le souvenir
obsédant de cette fille qu'il m'était impossible
d'aider, comme si un mur invisible nous séparait – cette
souffrance inconsolable créait un gouffre entre nous, une
double réalité. La mienne – passive et naïve, la
sienne – grave et palpable.
Il faisait nuit à
ce moment là, je me sentais un peu engourdie, comme sonnée
après un coup violent ou un réveil trop brusque. Je
suis rentrée chez moi, je n'y ai plus trop pensé.
