09 novembre 2009
Ce n'est plus un homme, c'est un spectacle.
Le deux novembre deux mille neuf.
J'attends ma meilleure amie en fumant une cigarette sous les arcades, il pleut, à côté de moi un groupe de zonards harangue les passants en hurlant « Racistes! Eugénistes de merde! », les femmes attrapent leurs enfants par la main, les hommes pressent leurs pas, les têtes se tournent, se tordent, se raidissent, et moi je les trouve amusants et j'attends. Un des types vient me tenir la jambe pour quelques pièces de monnaie que je lui refuse poliment, il braque un garçon blond avec son parapluie au pommeau de bois ciselé, le garçon s'en va et moi je reste, je m'amuse et souris pendant que le type me fait son cinéma, sachant par expérience qu'un battement de cil et un sourire font fléchir bien des hommes, sauvent la mise en de nombreuses occasions ou laissent au moins un souvenir agréable. C'est tout l'enjeu de la galanterie, elle érotise la politesse et il faut savoir y répondre avec style, ne s'étonner de rien et ne pas laisser transparaître une once de surprise. Qu'importe les idées et intentions que cette galanterie dessert, il faut parfois accepter de porter un masque de courtoisie et se laisser duper à l'occasion, adoucir l'arnaque en souriant. Le type me trouve sympathique, bien plus que « tout les autres bourgeois et leurs grands airs offusqués », je regarde son profil, sa peau est burinée, ses yeux cerclés par le sillon des rides, il se tient droit en insultant les piétons et de toute évidence il les effraie, pas vraiment à cause des obscénités qu'il hurle au tout venant mais parce qu'il le fait en se tenant bien droit, accroché à son parapluie au manche en bois ciselé. Sa laideur en impose plus que n'importe quel beau costume, et les passants peuvent bien passer en soupirant et regarder leurs pieds, c'est par le style que tout advient; est l'élégance et la violence. A deux pas de cette belle place du centre ville il n'y a pourtant que cet homme terrible au physique étrange qui est capable de se tenir debout, d'être plus beau qu'eux.
Lorsque Anna arrive, nous nous rendons dans un petit bistrot et j'insiste pour prendre une table à l'intérieur car il fait assez froid. Nous commandons deux cafés et deux verres d'eau, je lui raconte mes vacances, les marchés de provence, la plage en début d'après midi, les champs de vignes, la forêt et les prés bordant la maison mobile, le village médiéval dont je suis tombée amoureuse, la délicatesse du paysage, mes lectures, les repas aux restaurants, les pâtisseries que j'ai cuisiné, les vêtements que je me suis acheté, je dis tout en essayant de faire vivre mon bonheur le mieux possible, en sachant aussi qu'elle ne pourra pas tout ressentir et que mon exactitude lui parviendra en un horrible à peu près. Mais elle trouve que j'ai bonne mine, les joues bronzées sous mon parapluie bleu marine.
Lorsque nous nous sommes levées pour fumer une cigarette, un jeune homme aux cheveux bruns a caressé ma main du bout des doigts et m'a sourit en se tournant vers moi, un sourire doux et touchant. De retour à notre table je trouve un morceau de papier, coincé sous ma tasse de café, sur lequel le jeune homme a griffonné son prénom et son numéro de téléphone, le geste me semble charmant. Quelques minutes plus tard il quitte la terrasse qu'il occupait sans dire un mot, sans faire un geste, je trouve cette humilité élégante. Je dis à mon amie qu'il mériterait d'être rappelé, et que si je n'étais pas déjà amoureuse d'un homme magnifique, je me laisserai tenter par pure posture romantique. Le regard des hommes flatte toujours une femme mais il permet avant toute autre chose de mesurer avec précision l'intérêt que je porte à celui que j'aime, aucun sourire ne vaut le sien, aucune flatterie ne peut m'émouvoir comme un seul de ses regards, les autres hommes ne m'intèressent pas, leurs visages s'échouent en souvenirs flous, en intentions perdues d'avance. Anna rit en disant que le jeune homme est mal tombé parce que je suis déjà casée, je lui répond qu'il est mal tombé parce que je suis amoureuse, et que personne n'existe aux yeux des femmes amoureuses, il n'y a qu'un simulacre de vie, un quotidien terne fait de visages gris, il n'y a pas d'existence possible en dehors de l'amour, rien que le vide, la liberté d'un grand vide. Là; émergent parfois quelques figures, des expressions un peu plus familières et douces que l'on souhaite remercier car elles interpellent dans tout ce rien et donnent un peu de sens aux longues journées. On gratifie d'un mouvement de lèvres et ça n'ira pas plus loin, on remercie pour le spectacle, pour l'anecdote que ça fera à raconter, on glisse le papier dans la poche de son nouveau perfecto et on ira le chiffonner dans une poubelle trois rues plus bas, par délicatesse envers celui qui a fait l'effort de le donner, on s'en ira l'oublier discrètement dans un autre endroit, sans se faire remarquer.
A seize heure il ne pleut plus et nous errons de boutiques en boutiques avant d'échouer dans un bar vieillot aux banquettes en bois usé. Nous fumons encore à la porte lorsqu'un homme nous interpelle et s'approche, il sort de l'hôpital psychiatrique et sa belle vient de le quitter car il a replongé dans l'alcool et le subutex, il tient une fiole de cognac à la main et empeste la boisson, il veut une cigarette et s'apprête à saisir la mienne. Je refuse, il recule, s'éloigne, me pointe du doigt et pars en hurlant « L'alcool, la clope, c'est ma béquille, c'est ça qui me fait tenir, qu'est ce qui te tiens, toi ? » je ne réponds pas. Encore une poignée de secondes et il m'honore de son poing levé, je lui souris de mes trente deux dents et ma gencive découverte en hochant la tête à un rythme régulier avant de lui tendre ma cigarette à moitié consummée. Il n'y a pas de meilleure arme face à la violence urbaine et la vulgarité des sentiments imbéciles que la gentillesse, toujours désarmante et touchante de naïveté, d'absurdité aussi. Elle est un recours bien plus noble que l'ignorance sociale a laquelle je ne peux m'accoutumer, qui n'a de cesse de me toucher moi qui n'ai pas encore le malheur indifférent et qui m'attendrit toujours devant ce que le monde a fait de plus laid, cet assemblage de gueules cassées. Alors je m'emploie à être la plus aimable possible, à ne jamais ressembler à ces filles hautaines et laides de snobisme mal placé et d'indifférence mimée. Allons donc, il faut sourire, et je souris invariablement à toute forme de sollicitation, aux beaux garçons comme aux méchants, je souris aux aveugles sans jamais préciser quelles amours me tiennent ainsi que les raisons qui les rendent si difficiles à partager. La beauté est une solitude étrange, une traque impossible, je la devine derrière ces visages gris, ce monde maussade tremblant d'ennui, au travers des vitrines graisseuses et des endroits enfumés, des bouteilles d'alcool et des yeux vides qui n'ont plus rien à voir, pas même un sourire.
21 octobre 2009
quelques nouvelles.
Ambiance : j'écoute la radio de Bide&Chanson en mangeant du fromage de sous marque acheté au Monoprix. Ces dernières semaines j'ai écouté une demi centaine de fois la bande originale d'un film de Christophe Honoré en arpentant les rues, la honte collée au corps et la peur sans cesse renouvelée de voir mon affection démasquée par l'entourage. J'ai bien fini par leur dire que j'avais un faible pour ce film là, et que la voix de Louis Garrel m'enchante bien plus que sa plastique. J'ai bravé les moqueries et essayé de me faire à l'idée que pour la plupart des gens, aimer un film de Christophe Honoré n'a rien de honteux – c'est peut être cela, le plus embêtant, mon entourage à mauvais goût, ils raillent la photo qui orne le fond d'écran de mon nouveau téléphone portable rose (une photographie en couleur de Joe Dassin avec un chat blanc) mais trouvent naturel d'apprécier le réalisateur français le plus ennuyant du nouveau siècle.
Il est seize heure et je dois passer chez les bouquinistes acheter un ou deux romans avant de fermer ma valise; demain je prends le train en direction du bord de mer et de ses rues désertées par les touristes. L'automne gratifie les stations balnéaires d'une tendre mélancolie, les pierres de la vieille ville se gorgent d'eau grise et les commerces semblent tous abandonnés au profit d'éphèmères marchés.
Je serai en famille pour une dizaine de jours à vivre au rythme lent des vagues et à peut être écrire les quelques pages qui se font attendre depuis des semaines. Pendant ce temps là, mon petit-ami fera le beau en Suisse, sur une scène de concert genevoise et ça fera trois ans et demi que nous serons ensemble à ce moment là.
Les choses semblent bien ordonnées, j'emporterai un livre de Houellebecq pour planter le décor de mon cinéma sur le rivage.
02 octobre 2009
Le dégoût me prend pour chaque lueur d'espoir.
Un temps que les moins de vingt ans ne pourront que connaître, et moi, qui en aurai vingt et un dimanche prochain, je vis dans l'écoeurement permanent. Payer des élèves pour qu'ils aillent à l'école, relancer le débat sur la castration chimique après un fait divers, juger Polanski trente ans après son crime d'un point de vue moderne, le savoir soutenu par une classe d'artistes stupides et démago, faire revoter les irlandais sur le traité de lisbonne, déballer publiquement les querelles d'ego de l'affaire Clearstream, s'occuper de l'écologie et considérer que c'est un problème très important, voir mes contemporains du même âge devenir réactionnaires et trouver dans les idéologies passées plus d'intérêt que dans la vacuité intellectuelle et politique moderne, et les comprendre, et presque se réjouir d'un retour à l'idéologie quelle qu'elle soit - rétrograde et austère. S'accommoder de ce monde là et ne plus rien en attendre, ne plus rien espérer car chaque avancée marque un retour en arrière et chaque décision traîne son cortège de poussière. Tout est affaire de sensiblerie et quotidiennement je m'habitue aux inepties mieux construites que d'autres, que l'on attaque mes valeurs sous l'angle de la culpabilité ne m'étonne plus, je vis avec cette nausée et cette faim quand je ne suis pas terrifiée à l'idée de toujours la ressentir.
A la terrasse d'un bistrot je parlais de cela avec une amie, je lui disais « réalises-tu que bientôt, nos modèles seront morts et qu'il ne restera plus que nous, notre génération et toutes les suivantes, et que rien n'adviendra car nous aurons fait en sorte de ne plus pouvoir avancer ? ». Nous en étions à notre troisième verre, elle me dit « sais-tu que tu me fous les glandes ? », et nous avons commandé une quatrième bière, ça n'allait pas mieux après cela, en dedans nous avions seulement plus chaud, et au dehors il faisait un peu plus froid.
Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la Cour et des usages du monde.
(ou L'esprit des étiquettes et des usages anciens comparés aux modernes, par Madame la Comtesse de Genlis, 1818.)

A l'intention des littérateurs de mauvaise fortune et des gens malhonnêtes :
« Les écrivains qui ont du talent sont sans cesse attaqués par ceux qui n'en ont pas; les gens de lettres repoussés par l'Académie se vengent souvent par des épigrammes; toutes ces choses sont dans l'ordre; les révolutions n'y changent rien, elles n'anéantiront jamais l'envie, les dépits de l'amour-propre, et la méchanceté. Quand Piron a dit, en parlant de l'Académie : « Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre », c'était comme on le fait dans les bons mots satiriques, se permettre une prodigieuse exagération. Pour être équitable, Piron peut être aurait du doubler ce nombre quatre; car aujourd'hui même il ne serait pas impossible, en cherchant bien, de trouver dans la foule des académiciens sept ou huit gens de lettres d'un mérite distingué. »
A l'intention de toutes les filles :
« Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre et d'affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants (...) Les femmes surtout sont inépuisables en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le bonheur de l'indépendance et de la tranquilité sédentaire. A les entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d'agir en tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination (...) D'où viennent ce dénigrement et ce ton de misanthropie presque universels parmi les femmes de tout âge ? On ne se rend point intéressante par des plaintes affectées, par des peines imaginaires, par une inconséquence frappante a tout les yeux; et rien n'est plus ennuyeux qu'une complainte éternelle sur l'ennui (...) Mais qu'espérer d'une personne de dix huit ans, blasée, misanthrope dégoutée de tout les plaisirs brillants de la société, qu'on rencontre et qu'on voit partout ? Tout ce que nous oserons dire à cet égard, c'est qu'on peut, sans danger et sans scandale, montrer de la bonne foi. »
22 septembre 2009
C'était la journée mondiale de la paix, hier.

Je me suis réveillée tôt mais une écrasante flemmardise m'a tenue alitée jusqu'en fin de matinée, j'ai petit déjeuner avec une tasse de café et une pâtisserie orientale que le nouveau voisin m'avait offert dimanche soir, à l'occasion de l'Aïd. J'ai aimé le poids des traditions cette nuit là, en réalisant que moi, je n'en avais pas. Après le café, j'ai regardé un film, La Balance de Bob Swaim, un polar du début des années 80 avec des histoires de truands, de flicaille infiltrée et d'indic' assassinés, il y avait même Florent Pagny le visage en sang à ses vingt printemps qui se faisait tabasser au comptoir d'un bistrot par un homme un peu violent. Je pris ma douche et m'habilla soigneusement, je portais un chandail rouge et une jupe bleu marine plissée, à boutons dorés. Je me suis rendue à la para-pharmacie de la place Wilson afin d'y acheter une crème Avène en prévision du grand froid qui s'annonce, le caissier usa d'une incroyable nonchalance au moment d'encaisser mes achats et de me rendre la monnaie, c'était à peine supportable tant l'envie de le secouer et de lui arracher ses lunettes à montures noire m'envahissait, je ne savais pas que nous étions en pleine journée de la paix, à ce moment là.
A la librairie de la rue Gambetta j'ai acheté un ouvrage sur l'évolution de l'hygiène depuis le Moyen Âge, je l'avais repéré la semaine passée mais le manque d'argent m'avait obligé à choisir entre ce dernier et un – excellent – livre traitant de l'histoire de la Cour de France, de sa naissance à son déclin. Chaque jour depuis, j'avais pensé à l'autre livre, celui qui m'enseignerai des informations capitales avec lesquelles je pourrai crâner devant mon petit-ami pétri de préjugés sur une période historique qui lui est, de toute évidence, parfaitement inconnue. Nous nous étions rapidement querellé à ce sujet un jeudi matin, car si je pardonne de bon coeur l'ignorance, je ne peux supporter l'imposture. Il m'est évident qu'on ne parle pas de ce que l'on ignore et qu'il n'y a rien de plus ridicule que les petites provocations d'orgueil, celles que l'on dit pour choquer car on est incapable de surprendre autrement ou d'impressionner intelligemment. Je culpabilise toutefois d'associer cette digression à mon petit-ami, que je trouve suffisamment brillant pour accepter l'idée qu'il sache réellement des choses que j'ignore totalement – c'est une histoire d'expériences.
Je choisis donc mes lectures avec la même obsession qui orchestre toutes mes passions, car j'ai depuis quelques années éludé toute forme de contrainte et de choix mitigés, cela se précise avec l'âge, je n'agis plus que par passion car les nécessités me coûtent trop cher. Je n'entretiens plus aucune relation de convenance, n'étudie plus aucun ouvrage ni auteur de référence, ne me plie plus à aucun rituel de bienséance, pourtant là où bien des autres se perdraient dans une apathie par excès de liberté, je ne suis nullement effrayée. Je n'ai jamais été aussi bien entourée, je n'ai jamais aimé tant de femmes et d'hommes, je n'ai jamais été aussi bien instruite, polie, rigoureuse et intègre. Parfois je réalise avec tristesse l'impossibilité d'aller au bout des choses – les techniques et les savoirs, toutes les techniques et tout les savoirs – et les multitudes d'informations que j'engrange me paraissent bien vaines, lorsque je sais qu'un jour il me faudra obéir à un changement, et qu'une passion nouvelle viendra en piétiner une autre, quand l'impossibilité de mener de front deux amours m'obligera à choisir – il y a le Stello de Vigny qui perd patience sur la table basse, les Balzac entassés au fond de l'armoire qui attendent la suite de Lucien de Rubempré ou le diptyque de Bernanos, il y a la Bible que je voulais lire avant mes vingt et un ans et que je n'ouvrirai pas. A coté d'eux les pages cornées de l'odyssée et mes amours mythologiques ingurgitées en 3 mois qui ne me suffisent pas, il faudrait que j'en lise encore pour mieux savoir, que je reprenne des passages, que j'achète des pièces, mais déjà d'autres azurs sont passés par là, il y a le XVI ème siècle aujourd'hui et demain cela passera, c'est aussi le propre des passions de se lasser quelques instants pour mieux renaître dans un autre siècle.
J'ai rejoins une amie devant une bouche de métro, elle lisait le Direct Soir en m'attendant. Nous sommes allées boire un verre dans un bar de quartier que nous aimons et craignons à la fois, en soirée il est un repère à paumés ivres morts et les bagarres à coup de mobilier urbain où de lames ne sont jamais bien loin. Il était 18h, les bus passaient devant nous à intervalles réguliers en libérant leur flux de sorties-de-bureaux, les passagers avaient les traits tirés de ceux qui ont dans les pattes une journée de travail et d'harassants trajets de transports en commun. Nous sirotions nos verres, mon amie et moi, en discutant, elle sortait du travail elle aussi, et me confia que notre entrevue ensoleillait sa journée. J'ai profité de cet élan d'amour pour lui proposer de m'accompagner au Monoprix où je devais faire mes courses, elle sembla enchantée.
Au rayon jus de fruit, toutefois, mon enthousiasme retomba lorsque je découvris l'absence de mon jus d'orange habituel, 100 % pur jus, de marque Monoprix. Ne restait en rayon que de vulgaires jus de clémentines ou d'autres fruits indignes. Je dû me résoudre à acheter une bouteille de jus d'orange biologique en masquant mon irritabilité, car mon amie était présente et ne semblait pas mesurer l'ampleur du drame, encore moins le désarrois qui me poussait à acheter un produit estampillé biologique. Si je m'étais trouvée seule, j'aurai préféré ne rien acheter, mais à cette heure mon intransigeance aurait sûrement été confondu avec un enfantillage, une bouderie, aurait elle comprit que je préférai ne rien avoir plutôt que d'obtenir quelque produit moyen, acheté sans plaisir par l'unique nécessité ? A coup sur, j'en aurai trop fais, me serai couverte de ridicule, je sentais déjà son impatience à me voir soupirer en soupesant chaque bouteille, alors tout ce cirque pour ne rien acheter, s'eût été trop ! Aux caisses une file pas possible patientait, j'avais tout loisir de commenter le panier des clients précédent, la coiffure du garçon là bas, l'amateurisme de l'horoscope diffusé sur les écrans en bout de caisses.
Vous avez la carte de fidélité ? demanda la caissière, machinalement.
Non ! répondis-je, triomphalement.
Je paya mes onze euros quarante et fuma une dernière cigarette devant la porte du supermarché avec mon amie, nous chantions un vieux tube d'Elli Medeiros qui avait cessé d'être punk à cette époque, et que Radio Monop' avait diffusé quelques minutes plus tôt – toutes les passions ont une fin, je ne suis pas sûre d'être encore vraiment punk moi non plus, un peu comme Elli qui n'était égérie que par Jacno. Mon amie me demanda pourquoi je refusai de prendre la carte de fidélité du magasin chez qui j'allais faire toutes mes courses, trois fois par semaine, depuis trois ans, en y achetant cycliquement toujours les mêmes produits. Sa question semblait titiller ma rhétorique et mettre en évidence mon obstination absurde en tout, des choses de la vie aux jus du Monoprix. Offusquée je lui dis qu'après trois ans, s'eût été aussi incongru de soudainement accepter cette carte que de la refuser encore, et que mon choix avait au moins le mérite de la continuité. Elle sourit en m'avouant qu'elle non plus, elle n'aimait pas le changement. Nous nous embrassâmes en nous promettant un prochain verre dans la semaine.
Sur le chemin du retour j'ai croisé un groupe de personnes chantant ensemble un air que je ne parvenais pas à identifier, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une commémoration d'AZF mais un tract m'informa quelques mètres plus loin de l'existence de cette journée de la paix. Je m'en senti soudainement très éloignée et mon i-pod passa par un étrange hasard une chanson des Stinky toys, cela me fit jurer de toujours préférer le cuir rouge de la robe d'Elli en 1979 à tout autre parure.
12 septembre 2009
Les fleurs ont perdu leurs parfums.

Il y eu de meilleures
nuits;
et de pires insomnies –
aussi.
Le coeur serré s'en alla battre au son des cordes graves et des tambours, à défaut de se battre pour quelque chose ou pour quelqu'un. La fatigue tombait de tout son poids de bête morte sur mes maigres épaules, je souffrais de cette écrasante peine à ne jamais se sentir être aussi lourde que lorsqu'on ne se sent être rien. Il était tard, bien trop tard pour voir le monde changer à cette heure de la nuit, l'automne se pressait déjà aux portes de la ville en fanant avec lui toute la beauté du paysage, et moi, pendant ce temps là, je ne dormais pas - je n'y parvenais même pas, j'essayais encore de me souvenir des jours qui ont précédé toutes mes nuits.
04 septembre 2009
L'imposture, Georges Bernanos.

« Toute sa défense fut seulement de détourner son attention, de la laisser dans le vide, de s'attacher à pleurer sans cause, ainsi qu'on s'étend pour dormir ou mourir... "J'ai pleuré longtemps de fatigue, et de dégout", a-t-il écrit depuis. Mais, en l'écrivant, il savait bien qu'il mentait. Car à mesure que ruisselait entre ses doigts, jusqu'à l'ignoble marbre, cette eau solennelle, toute fatigue coulait avec elle, et il sentait frémir en lui une force immense, contre laquelle sa volonté déchue se roidissait à grand-peine. »
24 août 2009
Il est mort d'avoir trop vécu.
Je tape parfois dans un petit dictionnaire de synonymes afin de me payer quelques bonnes lignes à peu de frais et de tergiversations stylistiques. Il n'empêche que le sentiment d'imposture persiste, si les mots et les idées sont l'affaire de tous, quelle est ma grande affaire à moi ? Je tends l'oreille aux caisses des supermarchés, aux croisements des feux de signalisation, à chaque endroit mitraillé de vies et de passages, partout ce sont les mêmes truismes qui bordent le plan-plan des conversations privées. Je ne sais s'il s'agit d'un problème de temporalité ou de génie, je suis née sous Mitterand, gouvernement Rocard, après tout, que peut il advenir de cette génération là ? Mon désespoir augmente avec le nombre des années, s'approchent mes vingt et un printemps et si jeune soit elle, ma vie ressemble à un hiver de mille ans.
A l'embouchure de la rue Alsace-Lorraine les maquereaux tout d'orange vêtus de WWF m'alpaguent, s'y mettant à deux autour de moi, tellement nombreux que je me voyais rouée de coups en place de grève si j'avouais par courage et malheur mon aversion pour les pandas et l'écofascisme « Vous n'avez même pas une petite minute pour la nature et l'environnement ? » me dit un jeune homme visiblement sympathique et probablement cool, il me sourit tendrement. Mais, « pas une minute ni même une seconde ! » répondis-je indignée, en m'écartant rapidement. Sûrement pense t'il à cette heure que le consumérisme avait déjà bien trop brûlé mon âme pour qu'il puisse m'aider à expier mes négligences à raison de sept ou vingt billets par mois. Je déteste ces gens, indirectement les objecteurs de bonne conscience nuisent à l'humanité plus que tout autre fléau infâme, ni dieu ni maître, certes, plus que des curés en laisse prêchant à chaque coin de rue pour leurs dégueulasses paroisses. C'est donc cela, ma génération, pétrie d'aimables intentions et d'idiotie, ce sont de gentils benêts que la honte n'a jamais arrêté, elle aurait du pourtant, ça nous aurait peut être évité ces drames de Walt Disney au tragi-comique de pacotille, même Mickey n'aurait jamais osé faire de l'écologie un sujet aussi important. « C'est l'affaire de tous ! » disait une jeune sbire orangée à un garçon auréolé de joie. L'affaire de tous peut être, pensais-je, mais pas ma grande affaire à moi.
La place rose était noire, j'écoutais Bécaud afin de jeter un peu de joliesse dans le paysage, les badauds se plaignaient de la chaleur, je pensais encore au jardin du château de La Palice que j'avais visité en juillet dernier, il devait y faire frais sous les arbres centenaires à ce moment de la journée, j'y serai bien retournée.
16 août 2009
God hate us all.

J'avais promis d'écrire un bout entre deux épisodes de Gossip Girl, la semaine dernière, et puis j'ai regardé deux saisons et je n'ai rien noté du tout, alors j'ai pensé qu'entre le pilote de Californication et le téléchargement du deuxième je pourrai raconter quelque chose ce soir, une histoire, et comme Hank j'ai la plume sèche, et le verre aussi, sec, pour un des premiers soirs de la semaine, celui qui annonce sa fin. Cela confirme mon opinion, comme quoi les divertissements nuisent à tout sens réel et combien la vie mondaine raréfie les idées, j'ai la tête vide de tout si ce n'est des horaires, se lever, prendre une douche rapide, sortir, se promener, prendre un verre, deux, trois, la bouteille, allez aux rendez vous pour ne se rendre nulle part ni devant personne, bien évidemment sourire aux photographies pour plaire aux photographes et s'inquiéter trop tard de ce que ces tocards numériques et réseaux socialisés en feront ensuite, rentrer chez soi au petit matin la tête pleine de bruits sur fond de Stones ou de NTM et se glisser contre la peau chaude dormant au fond du lit, « il est tôt, c'est le matin, rendors toi. ». Tout cela, rien que de la mécanique. Je lis un peu, du grivois historique et du roman contemporain élégant, mais ça ne me fait pas oublier Août et ses chaleurs écrasantes qui étalent mes idylles en mouvements ralentis. Les rêves de gloire attendront l'automne, et l'un des mille cinq cent prix littéraire aussi car c'est toujours l'enfer et l'été, depuis presque plus d'une année.
13 août 2009
Tu écoutais Anna Karina parler sur France culture, hier après midi.
"Avec ma belle amie quand nous dansons
ensemble
Est-ce nous qui dansons ou la terre qui tremble ?"
Les Perséides s'abattent sur l'hémisphère nord, le soir de ton anniversaire, nous avons les yeux rivés sur la nuit, noire et chaude et moite, aucune étoile ne passe et je te dis qu'elles nous filent entre les doigts. J'aurai voulu t'offrir une pluie de météore mais je t'ai promis un billet pour un concert d'Indochine en mars prochain, le « Meteor tour », ça vaut tout aussi bien. En attendant, nous étions à la terrasse d'un bistrot à regarder le ciel, la brume de l'alcool et le sourire à tes lèvres avaient un goût d'Eden.
