06 juillet 2009
Splendeurs et misères des campagnes.
« Il est
des êtres auxquels l'Etat Social imprime des destinations
fatales. »
Balzac.
Nous traversions la vallée en voiture, aux feux rouges je regardais les habitants de ces villages embusqués, comme enterrés par les montagnes et les forêts de sapins, c'était de vieux messieurs élégants quoi qu'encartonnés dans leurs costumes de tweed marron, aux cheveux laqués de brillantine, qui gardaient fière allure dans le paysage mort. En habits du dimanche ils rendaient peut être visite aux oubliés des petites bourgades dont les cimetières sont plus grand que le centre. Cet été Jean Pierre Mocky tourne un téléfilm dans une ville proche de la mienne, c'est un drame social avec Nathalie Baye, et ils recherchent des figurants, ce n'est pas les licenciés du textile qui vont manquer la représentation. Dire qu'il y a quarante ans c'était la comédie des Grandes Gueules qui se jouait avec Bourvil et Ventura, les troquets recueillant le flux des habitués du petit matin au déjeuner de midi, les boutiques fièrement tenues et les parties de pêche le dimanche après midi à somnoler près de sa ligne après la cuite de la veille. Entre temps les usines ont fermé, et les scieries aussi, même le bistrot qui avait emprunté son nom au film n'existe plus; j'y jouais au billard lorsque j'avais huit ans. Maintenant il y a Mocky réalisant un drame social avec Nathalie Baye, quelque chose d'accordé avec le paysage et l'époque – un spectacle au rabais dont la maigre prétention suffit à considérer la misère de l'ensemble. On ne sera pas déçu à l'Est de la France car on espère rien, là bas les supermarchés à bas prix font fermer les géants implantés depuis des années, les cheminées se sont éteintes lorsqu'elles n'ont pas été rasées, comme l'usine dans laquelle mes parents ont travaillé pendant trente ans. En remplacement il n'y a que des étendues vides de graviers et de terres boueuses, parfois quelques pancartes fantomatiques rappelant l'existence d'un monde d'avant ou des affiches de cercueils à l'effigie des vies ruinées. La vallée se ferme sur elle même dans un cloaque qui garderait sa fumée de poussière, et personne n'y vient si ce n'est Jean Pierre Mocky pour y tourner son drame en quatre vingt dix minutes retraçant l'affreux vide qui succède aux années de bagnes à travailler le tissu que l'on importe maintenant de Chine.
Je ne viens que deux fois par an dans cette terre abandonnée, pour saluer ma famille comme on veille les morts. Avec l'âge leurs yeux se délavent comme s'ils en avaient trop vu, et la couleur passe d'un marron intense à un bête châtain pâle, il y a également leurs lèvres, presque aussi fines en leur centre qu'aux commissures, dont on imagine une digestion progressive par l'intérieur, une consumation de la chair par la chair. Dans quelques années il ne restera plus qu'un mince trait soulignant le souvenir d'une bouche aux lèvres rebondies, avide des plaisirs et des creux qui l'ont dévorée, et ça sera tout, comme on dit au boucher à la fin de la commande : ça sera tout.
02 juillet 2009
Un suicide sur les rails.
A la gare d'Etampes mon train fût immobilisé pendant une heure et demie, sur le quai l'agitation était vive et les passagers excédés, « il aurait pu choisir un autre jour ! » disait une femme aux cheveux rouges. Au téléphone j'essayais de gérer quelques soucis logistiques, de ma bouche passaient quelques mots, des soupirs, la fumée des cigarettes et mes ongles rongés, il fallait attendre la police, le médecin, les pompiers. Après une heure et demie en plein cagnard le train redémarra, et en passant devant la gare de Bretigny nous vîmes le corps étendu sous un drap. J'étais côté fenêtre, sous le soleil ça n'avait pas vraiment l'air triste. Dans le métro je laissai passer les stations aux noms célèbres et manqua ma correspondance de peu, la mort m'avait mise en retard mais les contrôleurs de gare étaient coopératifs, il y a des urgences contrariantes qu'on ne peut blâmer. Je n'ai pas eu le coeur à l'angoisse, simplement la fatigue occasionnée par dix heures de trajets tracassés faisait naître en moi l'engourdissement provoqué par les longs sommeils. J'ai croisé la mort sur le quai d'une gare de l'Essonne, elle était un drap blanc contrastant avec le gris béton du dehors, épousant les formes peu abîmées du corps, on distinguait même sur elle le noir passé de la semelle d'une chaussure de ville.
25 juin 2009
C'est infernal d'enfoncer une porte toujours aussi mal fermée.
En attendant le prix de Flore j'écris une nouvelle sur les amours mortes et la naïveté des jeunes filles modernes, j'y cite Mike Brant parce que sa vie est l'exact sens du drame et puis je n'ai que trop parlé de Joe Dassin dans mes précédents écris, voyez comme je me renouvelle dans ma fosse de vedettes décédées. Lorsque je vivais chez mes parents, ma mère m'avait donné une veille boite de chaussures qui contenait des centaines de fiches Bristol retraçant la biographie et les principaux succès des chanteurs qu'elle écoutait à ses dix sept ans, en 1971. J'ai lu toutes les fiches annotées à la main avec l'attention qu'elles méritaient, autant dire que j'en connais un rayon sur les gloires posthumes qui ont marqué l'âge d'or de la variété française, je pourrai en chier des pages et des pages s'il le fallait.

Ce matin, je ne suis pas allée courir, il pleuvait, et cela m'affecte plus que ça ne le devrait, courir après le rien, comme le chantait Balavoine, c'est une façon honnête de se raccrocher à la vie, et je m'en vois privée par de basses considérations météorologiques que je ne peux absolument pas contrôler, c'est dire si cette contrainte m'est insupportable. J'ai même pensé à faire du vélo d'appartement en remplacement mais j'étais beaucoup trop contrariée, en sus, je venais de fumer des cigarettes contre la rambarde de mon escalier et je risquais l'arrêt cardiaque ou la mort lente et douloureuse promise sur mon paquet, ce qui est antinomique dans l'immédiat mais tout à fait égal à long terme. J'ai d'ailleurs recommencé à acheter des paquets souples depuis quelques jours, plus par rébellion que par audace. Ce basculement s'est opéré quand j'ai compris que l'aluminium des paquets normaux serait, à terme, définitivement remplacé par du papier recyclé, c'est un éco-fascisme supplémentaire qui m'a semblé insupportable, ajouté à une éternelle agression visuelle : Une petite feuille beigeasse sur laquelle est imprimé de traviole les mots « papier recyclé papier recyclé papier recyclé papier recyclé » sur toute la largeur. Je suppose que cette idée est venue à des publicistes idiots, qui avaient préalablement demandés une étude sur la question des fumeurs jetant nonchalamment leur emballage de clopes en pleine rue. Bien heureux qu'ils ont été de pouvoir moraliser à nouveau nos vies par une discrète infantilisation supplémentaire, parce qu'en plus de fumer et de propager le cancer plus vite que la grippe A, nous polluons.
C'est un crime et en tant
que fumeuse je tiens le rôle de l'assassin aliéné
par sa dépendance, trop peu éclairé par
l'intérêt écologique collectif pour avoir l'idée
de jeter mes emballages en aluminium dans une poubelle plutôt
que par terre, il est bien normal de vouloir remédier à
ce fléau.
Dans des moments comme
ceux ci j'ai terriblement envie de déchirer les cartes
électorales de tout ceux qui sont allés voter
Europe Écologie il y a trois semaines, car n'avoir aucune conscience
politique mais voter tout de même, puisqu'il faut bien le
faire, est une bizarrerie somme toute drolatique, mais réclamer
une pareille farce à 16 % doit relever d'une tendance au
masochisme. Il est vrai que depuis mes quinze ans, je n'ai plus
jamais pensé que la décroissance était quelque
chose de sympa ou de marrant.
Outre cela, j'ai
également remarqué que les produits estampillés
« écologie » étaient d'une
laideur incroyable, c'est un grand pas vers le vulgaire auquel je
refuse d'être sacrifiée. J'achète désormais
des paquets souples, en aluminium et certes très peu
pratiques, mais il faut faire des choix et le beau est parfois
inconfortable ou douloureux. Je devrai prévenir mes buralistes
préférés de ce choix par dépit qui ne
m'enchante guère, elles qui me fournissaient par habitude sans
même avoir à me demander ce que je désirais.
Toute une connivence à refaire, il y aura l'hésitation
fébrile des débuts à asseoir sur les anciens
usages « un paquet de Lucky... souple, s'il vous plaît. »
J'aurai alors conscience de ma résistance quotidienne et dans
les livres d'Histoire on parlera de moi comme celle qui refusait de
céder à son temps, implicitement les élèves
penseront que j'avais bien raison ou que j'étais excessivement
relou, mais ils étudieront mes oeuvres avec un ravissement
inouï. En attendant le prix de Flore – que je n'aurai jamais
puisque, moi, je sais écrire, et que je n'aime pas
l'écologisme; j'ai une nouvelle plus belle encore que les
chansons de Mike Brant à terminer, ça parle d'amour et
d'alcools tièdes, tout ce que les écologistes ne
connaissent pas.
18 juin 2009
carte postale.
L'été de mes vingt ans ressemble à celui de n'importe qui, il y a les soirées où l'on boit de mauvais alcools dans des bars sombres et sans terrasse en oubliant que les troquets ferment à une heure bien trop décente le vendredi, à l'orée de la nuit. Nous sommes alors très occupées à ingérer beaucoup et vite avant d'aller danser. Il y a les lendemains où nous dessaoulons dans l'herbe du jardin des plantes, ceux où nous nous promenons le long de la Garonne, l'eau est moins bleue que le ciel et le vent ne rafraîchit rien, pourtant on y revient courir dans la mollesse des lundi matin. Les autres jours nous sourions sur les photographies, dans des teintes vertes, blanches et or, et remplissons des grilles de mots croisés en se faisant bronzer les jambes. Tout doucement la chaire se colore, et d'aise nous soupirons à la pensée de tout les trains que nous pourrions prendre en direction de tout les endroits où nous n'irons pas. Il est presque seize heure, et la séance va bientôt commencer, il faut se rendre au cinéma pour voir un film français, il y fera sûrement un peu plus froid et les fauteuils seront confortables, nous pourrons regretter l'époque du cinémascope, c'était un temps où les filles étaient réellement jolies et bien coiffées, même en été.
Après m'être perdue dans l'ivresse des divertissements, j'ouvre avec plaisir un de ces livres austère fait d'histoires sérieuses et de gens préoccupés par le proche anéantissement du monde. Confirmant ainsi ce que j'ai toujours pensé des distractions, elles ne sont que l'occupation des neurasthéniques profond ou des esprits frivoles, ceux que l'ennui indiffére lorsqu'il se maquille en ère de fête, et qui profitent par peur de voir leur jeunesse mourir. Adolescente, j'étais déjà vieille, et rien ne m'ennuie plus que les distractions spectaculaires, je m'engourdi de cette oisiveté avec la paresse et le dégout nécessaire, sous la peau grasse de crème solaire. Comme mes amies je suis désespérée, mais aucune course n'éloigne mes tristesses, la chaleur me coupe l'appétit et étouffe mes nuits, je cachetonne aux antalgiques à chaque début de soirée et me couche assommée par le bruit de la ville. Le soleil est une peine cruelle lorsqu'on ne sait pas quoi en faire.
L'été de mes vingt ans ressemble à celui de n'importe qui, il y a les soirées avec lesquels je tombe en même temps que la nuit, les lendemains heureux de se savoir vivant. L'été de mes vingt ans s'écoule en semaines amusantes, c'est une ellipse dont l'importance ne sert pas au récit, un ornement saisonnier dont nous parlerons peu puisque les mondanités ne séduisent que l'instant et que nous désirons l'infini. Hélas, l'été arrive, et nous attendrons octobre pour vivre, j'aurai vingt et un ans et tout ira mieux.
12 juin 2009
Le souvenir de l'immobilité.
Dans la maison de ma grand mère le temps y était interdit, et rien ne changeait, jamais. Le renard empaillé trônait depuis trente ans sur le buffet, comme un trophée, et lorsque j'étais enfant, je passais de longues heures à caresser son poil tendre et roux, l'imagination le transformait en chien docile, et lorsque ma grand mère adopta un nouvel animal, un sale roquet au poil trop long et à l'odeur rance, j'abandonnai l'aimable renard mort au profit du détestable chien vivant. Ce dernier constituait un changement, il était le présage de nouvelles aventures, et quelques années plus tard, la mort de mon grand père en fût une. De ces histoires brèves dont il n'y a rien dire, qui brisent un cycle pour mieux tourner en rond. A l'Église j'avais lu un poème et au retour le fauteuil de cuir vert dans lequel mon grand père avait passé ces vingt dernières années était vide, il ne le resta pas longtemps puisque ma grand mère s'assit dedans. Rien ne devait changer, et certainement pas les objets. Chaque semaine nous allions briser sa solitude, c'était important et ridicule à la fois, comme une surprise sans cesse renouvelée dont on attend pas plus de joie que d'étonnement.
Dans le salon, une large table en bois occupait le centre de la pièce, nous y mangions le dimanche de la polenta sèche et du lapin dans les assiettes de porcelaine décorées de paysages lointains. Des petites scènes de la vie campagnarde que l'on imaginait au coeur de l'Italie d'antan, celle où mon nom avait sa place, une adresse à laquelle résider avant de s'émigrer à l'est de la France d'avant guerre. Ces dimanches là, mon père se nommait Angelo au lieu de s'appeler André, et tous parlaient avec leurs mains d'un temps révolu depuis des décennies, inventant au besoin des anecdotes scandaleuses et avinées.
Sur l'un des murs du salon était accrochées les photographies de mariage des trois enfants, mon père aux cheveux noirs souriant près de ma mère dans sa robe blanche, ma tante et son mari rêvants sous un chêne ainsi que mon oncle et son ex-femme gambadants dans un pré d'herbes hautes – ils avaient divorcés depuis des années mais la photo était restée. Il existe des autorités suprêmes auxquels on obéit pas, ils avaient qu'a être moins cons et à pas se marier si ça allait pas durer disait ma grand mère, agacée que l'on critique son intérieur, l'agencement de son mur, l'architecture de ses souvenirs. Refusant obstinément d'ôter une seule photo, quand bien même on brandissait une hypothétique notion de respect à laquelle elle restait sensiblement hermétique.
C'était un dimanche comme les autres, les hommes s'était dispersés sur le balcon, les femmes causaient sur la terrasse ensoleillée, ma grand mère attendait que le café monte dans sa cuisine. Sur la table gisait les restes du banquet, les feuilles de salade baignant dans leur huile, la polenta amoncelée en blocs solides, le vin colorant le fond des verres. La nouvelle compagne de mon oncle jouait avec sa petite cuillère, la faisant tourner entre ses doigts d'avant en arrière, d'arrière en avant, l'air amorphe. Elle leva les yeux en direction du mur couvert de ces vieilles photographies, et soupira. « Ton père avait les cheveux foncés » me dit elle comme pour se justifier, je grimaçai quelque chose qui voulait être un sourire, quelque chose de réconfortant alors que je pensais à la peine que peuvent lui causer ces dimanches, lorsque pleine de mauvaise volonté ma grand mère oubliait son prénom et l'asseyait face au mur, face à la place qu'elle n'aurait jamais, puisque là bas, rien ne pouvait changer. Je grimaçais et bu mon verre d'une seule gorgée, faute d'avoir à dire quelque chose qui convienne. C'est toujours pour cela que l'on boit, dans l'espoir de trouver les mots qui manquent ou pour suppléer à ceux qui ne viennent pas, on boit, à l'attente d'une bonne formule ou d'un geste héroïque, et surtout lorsqu'on sait que rien ne changera, on boit, bien qu'il n'y ai jamais assez de vin dans les bouteilles pour suppléer à nos lâchetés, il n'y a rien d'autre à faire, on boit.
02 juin 2009
CREVEZ TOUS.

Jeudi soir. Il fait chaud et je suis accoudée à une table, sur le trottoir de la rue Viguerie, à boire de la Heineken tiède avec des copains en scrutant d'un oeil timide le visage de l'homme en rouge – concentré. Un rapide tour à l'épicerie au coin de la rue pour se ravitailler en boissons avant que le spectacle ne commence, deux ou trois cigarettes pressées, le talon des chaussures – rouges, cogne le sol lorsqu'on annonce le début de la messe. Nous nous pressons dans la pièce remplie de costumes et descendons l'escalier qui mène à la cave, les spectateurs sont déjà assis et la salle est plongée dans le noir. Un projecteur dirige sur le public une lumière aveuglante en rythme avec le son agressif d'une guitare, je prête à cet endroit une atmosphère cérémonieuse, presque oppressive, mais il s'agit peut être de ce lieu, de cette chaleur, de ce moment attendu depuis si longtemps, de ces gens assis et de cet homme debout.
Jeudi soir. Il fait chaud et je suis installée tout au fond d'une pièce enterrée sous le sol, à quelques mètres de là se trouve un homme tout de rouge vêtu que je regarde fixement. J'en prends pleins les yeux, réalisant avec peine que je manque de sens pour capturer l'étendue de ce qui s'offre à moi, à quelques mètres de là. Pourtant ce sont mes muscles qui pendant près de deux heures se tendent, dans un effort violent à me tenir bien droite et à saisir tout ce qui flotte dans l'air. C'est en entendant la voix de Jacques Brel que je feins d'écraser une larme, de celles qui se refusent à l'oeil mais le menace lorsque la concentration se délasse et que l'émotif prend irrémédiablement sa place. Peu de temps s'écoule avant que l'homme en rouge ne quitte la scène, mâchoire serrée.
Jeudi soir. Nous remontons enfin à la surface et à peine avons nous le temps de féliciter l'homme en rouge que je m'extirpe vers la rue fraîche. J'y fume, j'y bois, j'y discute, j'y temporise, les doigts tremblants encore un peu de ma stupide émotivité. Sur le chemin du retour je ne prends part à aucune discussion et avance tête baissée, comme si l'agitation du monde m'était soudainement insupportable, je n'aspire plus qu'a une profonde solitude à laquelle me livrer toute entière et la moindre parole m'irrite. Je me couche à une heure qui n'est pas la mienne, sans avoir rien avalé d'autre qu'un peu d'alcool de la journée, je n'ai de toute manière pas plus faim que je n'ai sommeil, et je reste étendue au travers du lit pendant un long moment. Comme sonnée jusqu'à ce que mon Amour vienne se glisser contre moi; nous nous étreignons silencieusement et les solitudes s'éteignent lorsque je m'absorbe entre ses bras, il y a bien peu à dire qui ne soit superflu.
Jeudi soir, j'ai vu le nouveau spectacle de Tristan-Edern Vaquette, et le week end de la Pentecôte est passé. Les voisins sont allés quelque part et moi je suis restée ici, je n'ai pas eu besoin de partir à la recherche d'une destination – on ne voyage pas en exil.
25 mai 2009
De la vie des marionnettes.

J'ai passé mon dimanche après midi à lire un blog très intéressant, entre deux aller et deux retour, pieds nus dans les miettes de ma cuisine, à alterner entre l'eau fraiche du frigo et l'eau tiède de la carafe. Le blog dont il est question est tenu par un psychothérapeute d'obédience cognitivo-comportementale qui raconte d'un ton caustique les coulisses de son cabinet à travers le portrait de certains patients et d'anecdotes diverses. En plus d'être intelligent et agréable à lire par le propos, l'auteur est drôle dans le style (j'ai été tout à fait séduite lorsque je l'ai lu citer Barbey d'Aurevilly dans l'excellent essai « Du dandysme et de George Brummel » dont je conseille la lecture à tout les jeunes morveux boboïsant qui confondent la posture et le style). J'ai donc passé quatre ou cinq heures sur son site, ce qui m'a amené à me poser des questions, en tant qu'ex étudiante en psychologie, en tant qu'ex patiente des cabinets froids et vieillots des pédopsychiatres, en tant que petite amie d'un garçon ayant suivit une longue psychothérapie et possédant lui même une licence de psychologie. Étant, finalement, entourée de toute cette psychologie dont je n'ai su que faire ni quoi comprendre.
Bien que cela soit un jugement sans fondement j'ai longtemps considéré les psychothérapeutes comme étant des charlatans, du seul fait qu'ils peuvent pratiquer sans diplômes. Aussi, je suis arrivée en fac de psychologie avec la fascination que connaîssent bien des étudiants envers la psychanalyse et autres logorrhée Freudiennes. Parallèlement à la mythification de la psychologie vient aussi sa vulgarisation, qui n'a pas entendu un ami, sa boulangère ou Carole Rousseau évoquer les termes de « pathologie », « névrose » ou, pire, de « transfert » ? J'ai d'ailleurs cessé de jouer à Questions pour un champion en ligne, après avoir perdu un point au 4 à la suite, dû à un honteux amalgame entre le transfert (phénomène entre analysé et l'analyste) et le déplacement.
Je me suis évidemment
demandée à plusieurs reprises ce qui m'amenait à
étudier la psychologie et à entrer dans cette voie de
garage. Probablement le fait de voir les études supérieures
comme un immense terrain de connaissance et de savoir plutôt
que d'y chercher une formation professionalisante, je me suis
engouffrée dans ces amphithéâtre délabrés
par curiosité, cette même curiosité qui m'a fait
préférer l'étude de l'Autre à tout le
reste.
J'ai toujours eu cette noble tendance à exécrer
ceux qui parlent sans savoir de quoi ils causent, et tout cela avec
conviction; encore plus lorsqu'ils tiennent des discours
psychologisants de personnes imbues d'elles même dès
qu'elles ont tenu deux livres de Freud entre leurs mains. Aux mieux
ces discours m'amusent, j'ai toujours été convaincue
qu'on en apprenait plus sur l'analyste amateur que sur le prétendu
analysé, surtout lorsqu'il orne ses discours en termes
grandiloquents « je crois qu'elle établit un
transfert avec sa mère et qu'elle n'a pas résolu son
complexe d'Electre. »
Je crois que ce flou autour de la psychanalyse fascine énormément, l'idée de ce qui nous échappe et auquel on tend naturellement à donner du sens, ce manque de preuves tangibles qui permet aux amateurs d'y entendre ce qu'ils désirent. J'ai rapidement abandonné la lecture de Freud, il est une porte d'entrée à la psychologie comme Nietzsche est une voie d'entrée à la philosophie – mieux vaut passer par la fenêtre ou s'arrêter devant la porte que de poursuivre dans ce chemin là. Le mois dernier, alors que je me confrontais à la Mythologie auquel je ne connaissais rien, j'ai commencé par lire un solide ouvrage généraliste retraçant les principaux mythes grecs et romains, puis j'ai lu les auteurs antiques eux même et leurs oeuvres principales, enfin j'ai émis des préférences et tiré des leçons de tout cela. Il me semble avoir pratiqué une méthode rigoureuse et saine afin de pénétrer un domaine qui m'était tout a fait étranger, je l'ai fais avec prudence car la compréhension m'importe plus que le savoir, mais il se trouve que peu de gens prennent ces précautions d'usage et préfèrent foncer tête baissée – ce qui implique évidemment d'enfoncer des portes ouvertes.
J'avoue avoir été une mauvaise étudiante en psychologie, c'est en partie cela – cela et l'ennui, qui m'ont poussé à arrêter, j'étais là bas pour de mauvaises raisons et m'étais trompée d'objet d'étude, les amphithéâtre sont alors devenu un spectacle lassant. Je n'en suis pas moins intéressée par ce domaine, mais avec distance et tout en sachant ce qui me fait barrage.
Je poursuivrai mon monologue avec joie mais il me reste quarante pages des Liaisons dangereuses de Laclos à lire avant de me coucher, et je souhaiterai terminer ce livre avant de voir ma semaine commencer.
15 mai 2009
Les volets bleus.

Je repense à cette maison sur la côte qui surplombait le paysage et offrait aux habitants un regard merveilleux sur le monde, une étendue de champs et de pins allant jusqu'à se noyer dans l'eau marine. Un endroit d'où prier je ne sais quelle déité dans un silence courtois. Nous devions nous presser car le ciel se faisait menaçant et nous étions encore loin de notre location, la fin d'après midi avançait à grand pas et l'air prenait ce goût d'iode et d'électricité. En passant devant les volets bleus pastel de la bâtisse un chien aboya et me fit sursauter, je descendis en hâte par le chemin de terre et pris une photographie de l'endroit afin de ne plus l'oublier.
07 mai 2009
Tout va pour le mieux dans le pire des mondes.
Hier, lorsque je buvais une bière en lisant l'Odyssée, j'ai compris que ma vie était déjà un grand film de cinéma en noir et blanc sans clap de fin, j'ai alors eu envie d'un destin moins moderne, mes lendemains formeront une épopée armée, j'ai décidé de partir en croisade.
Au bout de la rue St Rome j'ai attrapé le papier tendu par un vieil homme, il tenait dans sa main gauche un sac plastique Damart, et de la droite il prêchait pour sa paroisse. Un peu plus tard une jeune asiatique se promenant au bras de son compagnon m'a interpellée, elle portait une robe vaporeuse, rose à poids blancs, ses cheveux suivaient le sens du vent, elle semblait avancer en sautillant, jusqu'au moment où elle marcha dans une déjection canine. J'ai regardé la scène avec circonspection, et mes yeux ne pouvaient se détacher de ces pieds souillés marquant le sol à chaque pas. Au fond de ma poche j'ai senti les plis du saint papier fourré là quelques minutes plus tôt qui me brûlait à présent les doigts. Un drôle de hasard me laissant échapper aux vacuités éternelles. La fille disparu tout au bout de la rue et j'ai jeté le papelard dans la première poubelle venue, mon temps s'étiole, pensais je, l'instant présent est déjà dépassé, j'ai besoin de sens et d'émotions emportées.
Dès demain il me faudra trouver un cheval et une épée, je pars en croisade contre le monde entier.
02 mai 2009
Premier mai '06.
Nous nous sommes couché sur l'herbe au bord de la garonne, le feuillage des arbres ombrait nos peaux et le soleil – chaud, berçait les corps dans une douce langueur. Les René Binamé ne sont jamais venus au concert où nous les attendions, et nous avions manqué la manifestation qui ne nous attendait pas. J'avais ôté ton bracelet de force et le faisait tourner autour de mon poignet, il était sur les coups de treize heure.
Je t'ai fait parcourir toute la ville à la recherche d'un bureau de tabac ouvert et sur le chemin du retour j'ai rangé un brin de muguet dans les mèches de mes cheveux, nous nous sommes sans doute embrassés milles fois entre les berges et chez toi et j'énumérais avec insistance l'en dehors pour me souvenir à jamais du décor.
La répétition autiste des noms propres à leur annonce sous l'esplanade, le bruissement du vent dans le linge étendu aux fenêtres, un gobelet de bière froid posé sur le genoux tiède, l'écho au fond de la bouteille.
Je n'ai pu oublier le paysage depuis ma première contemplation, et c'est un regard tendre que je porte sur lui quotidiennement. Entre hier et aujourd'hui cela fait trois ans que je t'aime.
